N'autre Campagne
Les élections  2017 vues par les MEDIAS LIBRES
Carnets de Campagne
Les élections  2017 vues par les MEDIAS LIBRES
Tweet

Le tiers secteur médiatique - canards déchaînés, radios libres, télés pas très cathodiques et pirates du web - a décidé de jouer les vigies citoyennes. D'où ce site internet, réalisé par la Coordination permanente des médias libres et Médias Citoyens, avec un coup de main de Basta Mag et son portail des médias libres.

« J'ai rêvé d'un autre monde »... Perdu.

Le spectacle que donne à voir la campagne électorale actuellement confirme, s'il en était besoin, que la démocratie ne saurait se résumer à l'exercice consistant à glisser de temps à autre un bulletin dans l'urne. Corruption, affairisme, scandales, extrémisme, intolérance, démagogie...


Découvrez les différents articles de ce carnet en tournant les pages vers la droite  

Si Marine Le Pen l’emporte, les frontières françaises se fermeront-elles au bout de trois semaines ?


Limiter à 10 000 par an le nombre de nouveaux immigrants légaux en France. C’est le chiffre avancé par le FN depuis six ans, comme mantra de sa politique anti-immigration. Le programme du FN n’en dit pas plus. Les déclarations de ses responsables varient sur le sujet. D’où vient ce chiffre ? De quoi parle le FN et qui est concerné ? Les étudiants étrangers, les parents étrangers de Français, les immigrés, étrangers ou devenus Français, et les Européens en cas de sortie de l’Union... ? Si ce plafond est appliqué, tout séjour légal en France sera interdit au bout de quelques semaines. Explications.

C’est le point 26 du programme du FN en vue des présidentielles : « Réduire l’immigration légale à un solde annuel de 10 000 ». Le document n’en dit pas plus. Cette idée fixe du chiffre de 10 000 migrants légaux chaque année correspond, pour le FN, au projet de diviser par vingt l’immigration légale. Le parti xénophobe évoquait ainsi en 2011 une « réduction en cinq ans de l’immigration légale de 200 000 entrées par an à 10 000 entrées par an ». Ces « entrées » se sont transformées, à la veille des élections de 2017, en « solde annuel » de 10 000 personnes.

Problème : les entrées d’étrangers sur le territoire – même sans compter les touristes – et le solde migratoire sont deux choses bien différentes. Le solde migratoire, c’est « la différence entre le nombre de personnes qui sont entrées sur le territoire et le nombre de personnes qui en sont sorties au cours de l’année. Ce concept est indépendant de la nationalité », précise l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Il comprend aussi les Français entrant et sortant du territoire.

Confusion dans les termes

Le dernier bilan démographique de l’Insee a été publié en janvier 2015. Une version plus actuelle doit être publiée très prochainement face aux controverses et aux interprétations erronées des chiffres. Le solde migratoire de la France, qui est calculé à partir des recensements, s’établit à 33 000 personnes en 2013. En 2006, il était de 112 000. Ce solde migratoire a donc largement baissé en sept ans. Et il n’est pas loin du chiffre des 10 000 avancé par le FN.

Mais ce solde migratoire prend en considération les entrées et les sorties de tout le monde, Français, nés en France ou à l’étranger, et personnes de nationalités étrangères. En associant dans son programme « immigration légale » et « solde annuel », le FN, pense probablement au solde des personnes étrangères qui entrent et sortent de France. Souhaite-t-il alors limiter les nouvelles installations de ressortissants étrangers par an en France à 10 000, en tenant compte des personnes étrangères qui seraient parties sur la même période ?

Un quota annuel atteint en seulement 26 jours

Selon l’Insee, le solde migratoire des personnes immigrées, c’est à dire nées à l’étranger puis installées en France, était estimé à 140 000 personnes en 2013, en recul par rapport à 2006 (164 000) [1]. D’après la définition propre à l’Insee, ces personnes peuvent être d’une autre nationalité, comme 6,4% de la population vivant sur le territoire, ou être devenues françaises par acquisition [2]. Cela signifie qu’en faisant la différence entre le nombre d’immigrés – ressortissants étrangers ou devenus Français – qui sont partis et ceux qui sont arrivés, 140 000 nouveaux immigrés se sont installés en France en 2013.

Dans le détail, 235 000 immigrés sont arrivés, 95 000 sont repartis – soit un tiers du total des sorties. « Il s’agit essentiellement d’étudiants étrangers quittant la France à la fin de leurs études, de départs à l’issue d’une période d’emploi de quelques années ou encore de retours au pays au moment de la retraite », précise l’Insee. Si le FN retient ce mode de calcul pour mettre en place son solde annuel de 10 000 immigrés, au regard du flux actuel d’entrées et de sorties du territoire, ce chiffre sera atteint en seulement 26 jours. En 2018, si le FN est au pouvoir, la France devrait donc fermer ses frontières à toute personne née à l’étranger dès le 27 janvier, date à laquelle ce « solde » de 10 000 sera atteint [3].

Permis de séjour : les préfectures fermeront au bout de 16 jours

Empêtré dans ses imprécisions, le FN pense-t-il plutôt au nombre de permis de séjours accordés à des citoyens extra-européens (les ressortissants de pays membres de l’Union européenne n’ont pas besoin de permis pour venir s’installer et travailler en France, tout comme les Français ailleurs dans l’UE) ? Là encore, mystère. En 2016, 227 550 permis de séjour ont été accordés à des étrangers non originaires de l’UE, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur. Un permis de séjour sur quatre (88 000) est accordé au titre du regroupement familial, 30% sont accordés à des étudiants, 14% sont des séjours à titre humanitaire (droit d’asile, réfugiés, étrangers malades, victimes de traite d’être humain), 10% pour des travailleurs.

Chaque jour en moyenne, 621 permis de séjour sont donc été délivrés, selon les données de 2016. Si c’est ce nombre que le FN veut réduire à 10 000, le plafond sera cette fois atteint en 16 jours ! Dès le 17 janvier, les préfectures fermeront leurs portes : plus aucun étudiant, plus aucun parent étranger de Français ou de ressortissant étranger, plus aucun réfugié ou travailleur étranger ne pourra plus séjourner régulièrement en France. Précisons, ici encore, que le nombre de permis de séjour délivré n’a rien à voir avec le solde annuel, qui est la différence entre les entrées et les sorties. « Le décompte des entrées et des sorties est indépendant des permis de séjour. Il est réalisé à partir de données issues du recensement », précise bien l’Insee.

Le devenir incertain des citoyens européens

Autre grande zone d’ombre : dans son solde de 10 000, le FN compte-t-il les citoyens européens, alors que son programme envisage également une sortie de l’espace Schengen (point 24) comme de l’Union européenne ? Aujourd’hui, les ressortissants de l’UE sont libres de circuler et de s’installer où ils le souhaitent en Europe. Un Français peut décider du jour au lendemain d’aller vivre, étudier et travailler en Allemagne, en Italie ou au Portugal. De même pour les citoyens bulgares, espagnols ou suédois qui peuvent venir habiter en France sans demander d’autorisation administrative. 82 000 ressortissant d’autres pays européens sont ainsi venus s’installer en France en 2013, selon l’Insee. Ce qui représente plus d’un quart des entrées sur le territoire français.

La question se pose donc de savoir si ce chiffre de 10 000 inclut ou non les ressortissants étrangers d’autres pays de l’UE. Une sortie de l’Union mettra fin à la liberté d’installation des citoyens européens en France. Les Européens vivant en France – environ deux millions de personnes – deviendront des migrants comme les autres, entrant dans les statistiques de permis de séjour délivrés. De même pour les Français installés ailleurs en Europe : ils n’auront plus le droit non plus de s’installer ni de travailler librement dans d’autres pays de la communauté. Dans ce cas les frontières se fermeront pour tous.

C’est d’ailleurs une des inconnues qui plane sur le Brexit depuis que la Grande-Bretagne a décidé de sortir de l’UE. Quel sera le sort des millions de citoyens de différents pays européens installés au Royaume-Uni, de même que des Britanniques qui vivent ailleurs à travers l’UE ? Les politiciens britanniques qui ont fait voter la sortie du Royaume-Uni de l’Europe n’en savent rien. Pas plus que le FN ne semble réellement savoir de quoi il parle quand il avance son chiffre de 10 000 migrants légaux par an. La question se posera pourtant bel et bien, et très vite, si Marine Le Pen l’emporte le 7 mai.

Rachel Knaebel

Photo : CC Kevin Walsh


Notes

[1] Ces chiffres sont les plus récents, mais sont encore provisoires.
[2] Voir la définition du Haut Conseil à l’intégration.
[3] Un solde migratoire positif de 140 000 personnes correspond, en moyenne, à un solde quotidien de 385 personnes. À ce rythme, la limite fixée par le FN serait atteinte en 26 jours.
Sarkozy versus Juppé : 50 nuances de bleu

Retour sur le duel, entre Marseille et Toulon, des deux vaincus de la Primaire LR

Comme le temps passe vite ! En novembre dernier nous avions "testé" les meetings en Paca, même jour, même heure à Marseille et La Garde, des deux champions présumés de la Primaire de droite. Tous deux vaincus et désormais retraités de la vie politique nationale. Pour mémoire et pour l’Histoire !

17h55

Salle Vallier à Marseille, ce 27 novembre 2016, le laxisme règne : « C’est un objet en métal dans votre poche ? Très bien, rentrez. » A l’intérieur, effet Bygmalion, c’est cheap : il y a encore les buts de hand et une vieille pom-pom girl avec ses boules tricolores. On est parqué dans les gradins.

Salle Gérard Philipe à La Garde, près de Toulon, ce même 27 novembre 2016, le vigile ne plaisante pas et malgré notre résistance, il exige de récupérer le bouchon de notre litre d’eau : « S’il vous prenait l’envie de le jeter, vous pourriez blesser Alain Juppé ! » La salle communale a gardé les stigmates d’une vieille soirée disco. Il reste une boule à facettes au plafond. Sur chaque chaise, un drapeau tricolore made in china emballé. Les journalistes sont installés derrière le public. Un médecin qui dit gérer la campagne de Juppé à Marseille - mais refuse de nous donner son nom - nous fait un clin d’œil : « Avant, je soutenais Sarko, mais maintenant il est un peu trop… », mimant une moustache hitlérienne avec ses doigts.

19h06

Sarkozy arrive sur du sous-Vangélis. Le député Renaud Muselier se paye Juppé : « Il est venu nous "chatouiller". Mais nous, on nous critique pas. On nous aime ou on s’en va ! » Et, avant Gaudin, Martine Vassal, présidente du CD 13, exhorte « la majorité silencieuse à dire ce qu’elle pense. » Accoudée à la barrière de l’espace presse, on va la subir tout le long du meeting, la « majorité silencieuse ».

Toujours pas de Juppé… Soit il a croisé une balle perdue dans les quartiers nord de Marseille, soit il s’est noyé dans la rade de Toulon… On nous passe du Obispo pour patienter : « Holidays… ho ho lidays. » Sauvé ! Onze minutes plus tard son crâne dégarni fend la foule. Quelques « Juppé président » fusent venant principalement des « JAJ » (Les jeunes - à têtes de vieux - avec Juppé). Applaudissements du public mais pas d’hystérie générale. Mariton et Raffarin sont dans la place.

19h36

« Nicolas » donne le la : « Je ne veux pas une alternance molle. Si vous voulez une politique de gauche, ne votez pas pour moi. » Et, avant de dérouler sa partition, règle, par Bayrou interposé, ses comptes avec Juppé : « Je ne laisserai personne vous voler votre primaire. Je veux une primaire ouverte. Jusqu’où ? Jusqu’à la loyauté. » Traduction, dans notre dos, de la « majorité silencieuse » : « Bayrou salope ! »

Au micro se succèdent des élus locaux dont le député-maire de Hyères, Jean-Pierre Giran, porte parole de Juppé dans le Var, qui cite tous les présidents de la Vème République en oubliant Chirac ! « Ce qui me bouleverse ce n’est pas que tu m’aies menti c’est que désormais je ne pourrai plus jamais te croire », Jean Léonetti, député-maire d’Antibes, cite Nietzche et précise qu’« Alain Juppé ne mentira pas aux Français ! »

19h46

Sarkozy retrouve sa panoplie de flic : « Le premier défi, c’est l’autorité. » Et « la peine, la première des préventions ». Mieux que les peines-plancher : « Au 4e délit, tout délinquant verra sa peine augmenter de 25 %. Au 5e, de 50 % »... Et face au terrorisme, il promet un « référendum » pour « mettre en rétention administrative toute personne dont la dangerosité est préoccupante ». Quant au « délinquant étranger, à la minute où il sort de prison, il faut qu’il soit mis dehors ». La « majorité silencieuse » exulte : « La racaille dehors ! »

« C’est toi le patron Hubert ! », hurle une personne dans la salle lorsque Falco monte à la tribune. « Le Var n’appartient à personne ! », prévient le sénateur-maire de Toulon visant Sarko.

20h00

A l’école, le petit Nicolas veut « des notes, des récompenses, des sanctions ». Et des « internats pour les perturbateurs. Si les parents refusent, on leur supprimera les allocations ». La « majorité silencieuse » explose : « Les arabes dehors ! » Et n’en peut plus quand est promis le retour du « service militaire ».

Falco comme les autres ironise sur « nos ancêtres les Gaulois ».

20h04

Ça y est, on rentre dans le dur : « Je sais dans quelle ville je suis. J’aime la tolérance, la différence. Mais on a oublié qui nous sommes. Et cédé devant la tyrannie d’une minorité. Avec le burkini, c’est quoi, l’accommodement ? La moitié du burkini ? Et avec le voile ? » Et, au nom de la défense du « droit des femmes », Sarkozy martèle : « Ici, c’est la France ! » La « majorité silencieuse » hurle : « Et ceux qui sont pas contents, ils dégagent ! »

Standing ovation pour le propagandiste de « l’identité heureuse ». Juppé remercie chaudement Falco, un soutien dont il se souviendra « sur la durée ». Tacle Hollande : « une France dont le président pèse… 4 % ! » Il insiste sur l’importance d’une primaire « ouverte à tous » mais a conscience que pour la présidentielle « il faudra mouiller la chemise… car quand on est à 4 % on ne peut que remonter ». Les JATDVAJ twittent à mort !

20h10

« NS » attend une accalmie pour glisser : « Certains ont un problème avec les Gaulois. Moi, je n’ai aucun problème avec l’islam. Mais nos racines sont judéo-chrétiennes. Et quand on vit en France, on vit comme un Français. Et si on ne veut pas, on n’est pas obligé de vivre en France ! » La « majorité silencieuse » n’a plus de mot. Pour l’achever, on lui promet un « référendum pour suspendre le regroupement familial ».

« La sécurité est la première des grandes libertés républicaines » : Juppé veut rétablir les RG et propose 10 000 policiers de plus. Il dit oui aux étudiants étrangers, oui à l’établissement d’un quota d’immigration comme « au Canada », oui au regroupement familial mais sous condition de ressources. Oui à l’accueil de réfugiés dans les villes mais par petites unités « ainsi les Français ouvrent leur cœur ». Tout le monde n’applaudit pas, on est dans le Var tout de même !

20h25

Le social, l’économie, Sarkozy les expédie. C’est l’heure de la Marseillaise. La « majorité silencieuse » la massacre consciencieusement. Toujours un peu en retard. Toujours à contre temps.

« La Laïcité c’est d’abord garantir la liberté de religion […] Mais toute religion doit respecter les lois de la République. Il n’y a pas de place pour la Charria en France. » Forts applaudissements, on est dans le Var tout de même !

20h39

Pendant que la « majorité silencieuse » est interrogée par un collègue, Muselier, lui n’arrive pas à se débarrasser des mamies qui le harcèlent pour un selfie, un autographe et plus si affinités…

« Que se passe-t-il ? Vous êtes en train de me déconcentrer ! », lance Juppé à un homme du public, sûrement un agent de sécurité avant de reprendre sur le plein emploi. Pour tous les autres sujets, il donne rendez-vous au Zénith [de Toulon] pour en parler ! Se posant ainsi en vainqueur de la primaire. Et de conclure par une anaphore, comme en écho : « Je ferai TOUT pour que la France optimiste emmène dans son élan la France morose […] Je ferai TOUT pour que la France soit une, […], fière de ses valeurs, heureuse de retrouver le bonheur de vivre ensemble […] »

20h55

Drapeaux en berne, « la majorité silencieuse » attend le tram. Sans mot dire. Mais en en pensant pas moins...

Falco se colle à la droite de Juppé pour entonner la Marseillaise. « Il faut encore qu’il muscle son discours, à la Chirac ! », nous lance notre médecin dans un dernier clin d’œil.

--------------------

Sébastien Boistel & Samantha Rouchard
Article publié dans le Ravi n°145, daté novembre 2016

On n’achète pas un journal libre, on finance son indépendance ! Abonnez-vous au Ravi pour que vive la presse pas pareille en Provence-Alpes-Côte d’Azur !


Nicolas Sarkozy : 61 ans. Avocat. Ancien chef de l’Etat. Ex-président de Les Républicains.

Alain Juppé : 71 ans. Inspecteur des Finances. 1er ministre sous Chirac (1995-1997). Ministre de la défense (2010-2011) et des affaires étrangères (2011-2012) sous Sarkozy. Actuellement maire de Bordeaux (33).

Casseroles : une batterie mais pas de condamnation pour Sarkozy alors que Juppé a été condamné en 2004 à 14 mois de prison avec sursis et à un an d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêts (emplois fictifs de la mairie de Paris)

Slogan : « Tout pour la France » versus « AJ ! Pour la France »

--------------------

Le meeting :


Durée : Sarkozy 1H20 / Juppé 1H38 Temps de parole du candidat : Sarkozy 50 min / Juppé 51 min Temps de parole des soutiens : Sarkozy 30 min / Juppé 47 min
Public : Sarkozy : 3000 selon l’organisateur, 2000 selon la sécurité, 600 selon la CGT. / _ Juppé : 3000 selon l’organisateur, 1500 selon les journalistes.
Journalistes : Sarkozy : vingtaine / Juppé : Trentaine
Caméras : Sarkozy : 10 / Juppé : 7 caméras
Drapeaux agités : Sarkozy : une bonne cinquantaine (dont un non tricolore !) / Juppé : une vingtaine (sur les 570 offerts)

INTERVIEW - Stéphane François

« L’Économie sociale et solidaire ne fait pas partie de la matrice intellectuelle du FN »

Si le Front National commence a s'emparer de la question de l'écologie il n'en est pas de même de l’Économie sociale et solidaire... Entretien avec Stéphane François - politologue et historien des idées, enseignant chercheur à l'université de Valencienne et spécialiste de l'extrême droite. Il est notamment l'auteur de L'écologie politique : Une vision du monde réactionnaire ? Réflexions sur le positionnement idéologique de quelques valeur, (Cerf, 2012).

Le Front National a investi le champ de l'écologie il y a peu, notamment au travers de la défense d'une écologie dite « patriote" ». Est-ce que l'appropriation de cette question est nouvelle dans l'histoire de l'extrême droite française ?

La question de l’écologie n’est pas nouvelle au sein de l’extrême droite : depuis le milieu des années 1980, la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist1 s’y intéresse. Ceci dit, celle-ci n’est pas « patriote », la Nouvelle Droite n’étant pas jacobine et nationaliste, mais au contraire régionaliste et ethno-différentialiste2. Il y a bien une première tentative d'aborder ce sujet au sein du FN dans les années 1990, au moment où Bruno Mégret était le numéro 2 du parti, mais cela n’a pas pris, Jean-Marie Le Pen étant très hostile à l’écologie (une préoccupation de « bobo » selon lui).

Le discours que produit le FN sur l'environnement et la nécessité de le préserver est-il sincère ou est-ce au contraire une démarche opportuniste s'inscrivant dans une stratégie de « normalisation » destinée à prouver que le parti peut se positionner sur tous les sujets ?

Le FN était le dernier parti politique sans volet écologique dans son programme. Son investissement récent sur ce sujet semble sincère. Son cercle de réflexion sur les questions écologiques va plus loin que la simple défense des animaux : réflexion sur l’expérimentation animale, sur les circuits courts et sur les conditions d’élevage (comme leur condamnation de la « ferme des 1000 vaches » en Picardie…). On se rapproche d’un volet écologiste structuré, mais on en est encore loin : le FN continue à défendre le nucléaire et l’extraction du gaz de schiste… De fait, le parti ne s’est jamais réellement intéressé à l’écologie... Son électorat est plutôt sensible aux conditions de vie des animaux de compagnie ou se préoccupe du sort d’animaux symboliques comme les éléphants ou les ours polaires.

Le FN a créé des groupes de réflexion pour tenter d'attirer de nouveaux électeurs autrefois réputés à gauche, comme les fonctionnaires ou les enseignants. Mais le parti reste particulièrement silencieux sur des sujets importants comme celui du monde associatif et plus généralement sur l’Économie sociale et solidaire. Pour quelles raisons, selon vous ?

Tout simplement parce que cela ne fait pas partie de la matrice intellectuelle du FN, qui reste tout de même très poujadiste et libéral, et surtout très jacobin. Ces questions sont au contraire discutés chez les Identitaires et les néo-droitiers qui sont à la fois sensibles au localisme et aux circuits courts, aux AMAP et condamnent les firmes multinationales et le consumérisme de l’American Way of Life. En outre, chez ces derniers, les thèses du MAUSS ((Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales3) , pour ne prendre que cet exemple, sont discutées depuis les années 1990. Il y a même eu une tentative de récupération à la fin de cette décennie. Avec l’arrivée d’identitaires au sein du FN, cela va peut-être changer, mais ces positions entreront en concurrence avec celles de Florian Philippot, qui restent très jacobines et productivistes…

Est-ce que l'Economie sociale et solidaire est perçue négativement par une partie de la base électorale du FN, composée d'artisans et d'indépendants qui ne partagent pas les valeurs de coopération de l'ESS ?

Il ne faut pas réduire l’électorat du FN à sa base poujadiste : ce parti attire différents électorats qui se juxtaposent, qui vont des populations populaires précarisées du Nord et de l’Est aux rapatriés d’Algérie en passant par un électorat « vieille France ». Leurs préoccupations ne sont pas les mêmes. Les populations précarisées des anciennes régions industrielles sont plutôt favorables à cette forme d’économie car elle peut leur être bénéfique dans un contexte social et économique morose pour ne pas dire plus ; les électorats de la « vieille France » et du « monde de l’atelier et de la boutique », pour reprendre l’excellente expression de la politologue Nonna Mayer, y sont hostiles, n’y voyant qu’une forme d’assistanat.

Propos recueillis par François Delotte


1 - Courant de pensée politique classée à l'extrême droite et accès sur la défense des identités « ethniques » européennes.

2 - Principe selon lequel chaque « ethnie » possède des particularisme culturel devant être préservés

3 - Créé en 1981, la Revue du MAUSS revendique une approche critique du « tout marchand » et d'une « occidentalisation du monde » par les sciences sociales

Marion Maréchal LE PEN et les identitaires une histoire qui dure


Spécialement en période de campagne électorale, nous avons vite fait de nous laisser manipuler. Pour neutraliser les contestations, orienter les débats, faire passer des idées sans en avoir l'air, les politiques ont notamment recours à des mots ou expressions nouveaux. Exemple très parlant : un licenciement collectif est désormais nommé « plan de sauvegarde de l'emploi ». Inventé par des « think tanks », utilisés par les politiques et popularisés par les médias(1), ils s'imposent dans le langage courant et déforme nos réflexions : pour garder notre exemple, un auditeur un peu distrait a beaucoup moins de chance de se révolter en entendant parler d'un plan de sauvegarde de l'emploi qu'en apprenant que 200 ouvriers se faisaient virer en même temps. La Scop du Contrepied organise depuis plusieurs années des ateliers de désintoxication à la langue de bois (2). Sur ces pages, un aperçu de ce qu'ils ont déniché, pour ne plus écouter les discours et les informations comme avant.


1- L'âge de faire confesse utiLiser, parfois, des termes de cette novlangue sans s'en apercevoir. mais nous serons de pLus en plus vigilants !

2- Le dvd et le livret d'accompagnement expLiquant comment organiser vous-même un ateLier de désintoxication sont disponibLes sur le site de la scop, www.lecontrepied.org. Vous y trouverez également les dates des prochains ateliers.


EUPHEMISME


CE QU'EN DIT LE LAROUSSE : Atténuation dans l'expression de certaines idées ou de certains faits dont la crudité aurait quelque chose de brutal ou de déplaisant.

OBJECTIF : on adoucit une réalité qui, sans cela, serait trop dure à entendre. Les politiques en usent et en abusent donc, puisque ces euphémismes vont leur permettre de masquer leurs échecs ou de faire croire que les choses se sont améliorées.

ÉCLAIRAGE : il fut un temps où les entreprises, pour gagner plus d'argent ou en donner plus aux actionnaires, viraient des salariés. Aujourd'hui, elles procèdent à des « plans sociaux ».

Mais les euphémismes se laissent souvent rattraper par la réalité. Ainsi, le terme de « plan social » a pu tromper son monde, mais après que tout le monde eu compris qu'un plan social n'était rien d'autre qu'une vague de licenciements, il a fallu réinventer un terme. C'est ainsi qu'est apparu le « plan de sauvegarde de l'emploi » qui, comme son nom l'indique très mal, est également synonyme de plan de licenciements.

IL L'A DIT : « Les chiffres de ce soir manifesteront une amélioration de la situation avec une baisse tendancielle de l’augmentation du nombre de chômeurs. Cette augmentation sera assez modérée. » - Nicolas Sarkozy, le 26 mars 2012. Le chômage continuait de monter, donc...

AUTRE EXEMPLE : les vieux sont devenus des « personnes âgées », puis le « troisième âge », puis des seniors, et constituent désormais l'« âge d'or ». Une vraie cure de jouvence !


OXYMORE


CE QU'EN DIT LE LAROUSSE : Figure de style qui réunit deux mots en apparence contradictoires.

OBJECTIF : il s'agit de faire passer la pilule, ou de formuler un mensonge qui n'en a pas l'air car il est contenu à l'intérieur même de la formule. Une fois que l'expression est passée, le discours qui l'accompagne peut paraître cohérent, alors qu'il repose sur du vent.

ÉCLAIRAGE : l'impératif écologique est un vrai casse-tête pour les capitalistes. Continuer à alimenter la croissance et à accumuler indéfiniment les richesses impose d'exploiter les ressources naturelles d'une planète qui est limitée. Comme ce casse-tête n'a aucune chance d'être résolu, la parade a consisté à inventer des oxymores tels que « développement durable » ou « croissance verte ».

ELLE L'A DIT : « Dans [ l'expression ] "réussir la croissance verte", je voudrais vous dire qu'il ne faut surtout pas oublier le mot "croissance" ! » - Laurence Parisot, le 22 octobre 2009, alors présidente du Medef.
Pour enfoncer le clou, elle aurait pu ajouter qu'il fallait urgemment oublier le mot « verte ».

AUTRE EXEMPLE : Flexi-sécurité : Valls, Macron, El Khomri ont popularisé ce terme pour tenter de vendre leur loi Travail. Ils expliquaient ainsi qu'ils allaient renforcer la sécurité de votre emploi en permettant à l'entreprise de vous virer plus facilement.


FAUX-AMIS


CE QU'EN DIT LE LAROUSSE : mot à connotation positive qui dissimule une réalité négative.

OBJECTIF : les politiques se servent beaucoup de ces mots pour nous faire croire l'inverse de ce qu'ils sont en train d'expliquer. Par exemple, la « restructuration » d'une entreprise devrait être une bonne nouvelle alors que dans les faits, cela signifie qu'elle va procéder à des licenciements.

ÉCLAIRAGE : un faux-amis qu'on entend tous les jours en période de campagne : réforme. À la base, c'est assez neutre, il s'agit d'opérer des changements. Mais depuis quelques années, chaque réforme est synonyme d'un abaissement du nombre de fonctionnaires ou du niveau de protection sociale. Vous remarquerez d'ailleurs que, selon le discours dominant, il faut être « courageux » pour mener des réformes.

IL L'A DIT : « Nous avons conduit, avec Myriam El Khomri, les discussions avec les partenaires sociaux qui ont conduit à un compromis avec les syndicats réformistes. » - Manuel Valls, le 30 juin 2016.
Les « partenaires » sociaux devraient être des adversaires puisqu'il s'agit, d'un côté, des syndicats qui défendent les intérêts des salariés et, de l'autre, du patronat qui défend les siens. Notons cependant qu'un « compromis » a été trouvé avec les « syndicats réformistes » – autrement dit les syndicats qui abandonnent la bataille.

AUTRES EXEMPLES : efficacité, réorganisation, libéralisation, mutualisation, simplification...
Nous pouvons ajouter aux « faux-amis » les « faux-ennemis » : les « cotisations » sociales sont aujourd'hui appelées des « charges » sociales, comme si elles constituaient un fardeau.


TECHNICISATEUR ENJOLIVEUR


CE QU'EN DIT LE LAROUSSE : expression qui valorise l'état ou le statut d'une personne tout en masquant la réalité sociale de cette personne.

OBJECTIF : lorsqu'on n'a rien de mieux à proposer, un enjoliveur laisse entendre qu'une réalité s'est améliorée. Ainsi, les femmes de ménage auront été ravies d'apprendre qu'elles devenaient des techniciennes de surface, puis des opératrices de propreté et des responsables hygiène. Malheureusement pour elles, elles passent toujours le balai contre un salaire de misère, rien n'a changé de ce côté-là.

ÉCLAIRAGE : En échange d'une « promotion » par le langage, un enjoliveur peut même augmenter insidieusement la charge de travail de la personne concernée : une caissière s'occupait de sa caisse, alors qu'une « hôtesse de caisse », comme il convient désormais de les appeler, doit non seulement tenir sa caisse mais aussi sourire aux clients, les recevoir convenablement etc.

Les technicisateurs participent du même processus. Ceux-ci peuvent avoir une autre finalité : faire le malin, et donc exclure les profanes de la discussion. Le ministère de l'Éducation nationale, particulièrement performant en la matière, ne parle plus de piscine mais de « milieu aquatique profond standardisé », et ne pratique pas le canoë-kayak mais une « activité de déplacement d’un support flottant sur un fluide ».

IL L'A DIT : « En 2011, même si notre économie a continué à créer des emplois nets, le nombre de demandeurs d'emploi a augmenté de 150 000. » - François Fillon, alors 1er ministre, le 26 janvier 2012. (Assistant parlementaire, c'est un emploi « net » ou « brut » ?)

AUTRES EXEMPLES : Il n'y a plus de chômeurs, ni même de demandeurs d'emploi, mais des « prospecteurs d'emplois ». La France va mieux ! À l'inverse, une femme au foyer élevant seule ses trois enfants sera intégrée dans la grande famille des « inactifs ».


PLEONASME


CE QU'EN DIT LE LAROUSSE : répétition dans un même énoncé de mots ayant le même sens, soit par maladresse, soit dans une intention stylistique.

OBJECTIF : comme l'indique la définition, il s'agit parfois de simples maladresses. Ne fait-on pas volontiers de la « marche à pied » ? Mais lorsqu'un politique utilise un pléonasme, c'est souvent qu'il veut vous persuader afin que vous soyez certains qu'il dit la vérité sans mentir.

ÉCLAIRAGE : certains mots ont perdu une bonne partie de leur sens. Par exemple, nous vivons dans une « démocratie », mais force est de constater que le « citoyen » n'a pas une grande influence sur la gestion des affaires collectives. Lorsqu'un politique veut s'emparer de ce thème, il en appelle donc à une « citoyenneté active » indispensable au fonctionnement d'une « démocratie participative ».

ELLE L'A DIT : « J’appelle démocratie participative la possibilité effective pour les citoyens d’orienter directement les choix, y compris financiers, et l’action publique. » - Ségolène Royal, lors de la présidentielle de 2007. (Sans doute que si la « possibilité » n'était pas « effective », la « démocratie » ne serait pas « participative ».)

AUTRE EXEMPLE : On a tellement bourré nos champs de pesticides et d'engrais en tout genre qu'on en a visiblement oublié le caractère naturel d'une plante qui pousse. L'agriculture qui fait appel à toute cette chimie est ainsi devenue l'agriculture « conventionnelle » alors que, pour parler de celle qui s'en passe, il faut préciser qu'il s'agit d' « agriculture biologique ».

Par l'Age de Faire, paru dans le n°117 de Mars 2017

Illustration parue dans le journal :

La revanche de Toto... et des Vendéens !

 

Fillon, grand vainqueur de la primaire de la droite (et du centre, dit-on)... à la bonne heure ! Car c’est aussi un sacré pied de nez de la part de son fidèle ami, Bruno Retailleau, dont le sourire et l’œil brillant trahissent au grand soir le sentiment d’une victoire personnelle. Dans le « shadow cabinet » (cabinet fantôme) constitué par le candidat Fillon, si le président des sénateurs Gérard Larcher (67 ans), figure du gaullisme social, semble bien tenir la corde pour endosser au début du quinquennat la fonction de Premier ministre, celle-ci pourrait par la suite échoir à notre Toto vendéen. Lequel pourrait prendre son mal en patience place Beauvau, comme ministre de l’Intérieur et des... cultes ! Du pain bénit pour ce fervent catho, qu’on aurait aussi bien vu à l’Agriculture, vu son appétence pour le monde rural.... Mais pas assez prestigieux, sans doute.

Bon, Fillon n’est encore que candidat, faudrait pas l’oublier ! Et si son pote Retailleau est déjà présenté partout comme un potentiel futur Premier ministre, il faut se rappeler qu’en 2009 déjà, il se voyait proposer par le « collaborateur » de Sarkozy - François Fillon - un poste de secrétaire d’état à l’économie numérique. Un dessein contrarié par celui qui était alors son père spirituel et son mentor politique, Philippe de Villiers bien-sûr. Le président du MPF, on s’en souvient, s’y était opposé et avait empêché cette promotion, voyant dans la proposition faite à son second un débauchage susceptible de nuire à sa campagne aux élections européennes. Lui- même ne semblait pas vouloir que son propre « collaborateur » s’émancipe ! Bien loin de freiner les ambitions de son bras droit, P2V va se le mettre dans l’œil, comme le rappelle cette couverture que nous avions publiée dès l’été 2010 (voir ci-contre). Bruno Retailleau commence par claquer la porte du MPF, mouvement qu’il avait adopté dès sa création en 1994 (un passé dont quelque chose nous dit qu’il ne manquera pas d’être rappelé aux mémoires dans les mois à venir), avant de provoquer le fameux putsch au Château et de détrôner le Vicomte. Le fils maudit s’affranchit du père pour devenir l’indéfectible soutien - le nouveau « bras droit » ! - de son vieil ami d’enfance François Fillon, avec l’objectif avoué de franchir une à une les marches du pouvoir qui lui avait été confisqué... Le flair d’une bête politique aux dents qui rayent le parquet ! Mais pas seulement...

Car les deux hommes ne se sont certainement pas trouvés par hasard. François Fillon est un Vendéen de souche, dont la généalogie paternelle plonge ses racines dans le Haut- Bocage vendéen, du côté des Essarts. Et comme l’association Vérité pour la Vendée l’a savamment rappelé, son aïeul, Jacques Fillon, a combattu la République naissante lors des guerres de Vendée... forcément, ça tisse des liens ! Mais alors, imaginez le tableau : si Fillon remportait l’élection présidentielle et si Retailleau devenait Premier ministre un jour, ça reviendrait à dire que la Vendée a pris tout pouvoir à la tête d’une République honnie et combattue voilà 250 ans, la blague... et quelle revanche là encore ! On en connaît un qui doit ronger son frein du fond de son « Puy », attendant certainement de voir si Toto, à l’instar de Sarko ou de Valls, et dans la mesure où il décrocherait le graal, tentera une nouvelle fois de devenir calife à la place du calife. En l’occurrence, on n’en est pas encore là ! Les Vendéens ont encore du chemin à parcourir avant de s’emparer du pouvoir... celui de faire - comme réclamé depuis toujours par Bruno Retailleau - reconnaître officiellement par la République le « génocide » orchestré par les sans-culottes de la Terreur lors de l’insurrection vendéenne de 1793. Tout un programme !

Edito du Sans Culotte 85 N°101 de Décembre 2016

L’écologie version Macron :
les contradictions permanentes de l’ancien ministre devenu candidat

Emmanuel Macron a enfin dévoilé son programme. Généreux en mots grandiloquents supposés incarner le changement, Emmanuel Macron affirme vouloir « changer de logiciel » et opérer une « transformation radicale », notamment en matière de transition écologique. Son « nouveau modèle de croissance » ressemble pourtant à ce qui se pratique depuis plusieurs décennies. Un modèle saupoudré de quelques apparentes mesures écologiques, sur la pollution atmosphérique ou les gaz de schiste, qui contredisent les politiques menées par le candidat lorsqu’il était ministre, à peine quelques mois plus tôt. Une analyse pour ouvrir le débat.

Lui qui a longtemps moqué les catalogues de mesures des candidats à la présidentielle est désormais doté d’un programme d’une trentaine de pages regroupant plus d’une centaine de mesures, plus ou moins détaillées, auquel il faut ajouter quarante fiches thématiques en ligne. Soit plus de 150 pages pour un programme qui est ordonné en six grands chantiers, chacun étant « essentiel pour l’avenir de notre pays ». La transition écologique – ou énergétique – ne constitue pas un chantier à part entière.

La transition écologique conditionnée à la croissance

Si le candidat affirme que « le changement climatique nous oblige à repenser notre organisation et nos modes de vie », la transition écologique reste subordonnée à « la modernisation de l’économie », qu’il faudrait libérer « des carcans et des blocages » pour enclencher un « nouveau modèle de croissance ». La double page de mesures consacrée à ce nouveau modèle de croissance est éclairant : aux « dégâts que nous faisons collectivement au climat et à la biodiversité » et à la mise en question de « notre modèle de développement et de production » correspondent une série de mesures qui visent d’abord à améliorer la compétitivité des entreprises, soutenir l’investissement privé, lancer des plans d’investissement et un fonds pour l’industrie et l’innovation.

Sans même être qualifié de « soutenable », « durable » ou « climato-compatible », ce « modèle de croissance » doit simplement être « nouveau ». Les secteurs économiques existants, qu’ils soient innovants ou nocifs, doivent croître, sans que cette croissance ne soit conditionnée à aucun objectif climatique, écologique ou même sanitaire. On retrouve la philosophie de la commission Attali, « pour la libération de la croissance », installée en 2008 par Nicolas Sarkozy dont Emmanuel Macron était rapporteur général adjoint, ou encore celle de la Loi Macron, votée en juillet 2015, qui visait déjà à « accélérer les grands projets » ou « simplifier le droit de l’environnement ».

Améliorer la compétitivité des entreprises

De la commission Attali à Bercy, en passant par le secrétariat général de l’Élysée, Emmanuel Macron baigne donc dans ce monde politique et économique qui n’est pas prêt à renoncer à la sacro-sainte croissance du PIB, seule juge selon eux du bienfondé d’une politique. C’est d’ailleurs le seul candidat de la présidentielle à soutenir l’accord de libéralisation du commerce et d’investissement entre l’Union européenne et le Canada (Ceta), alors qu’un récent rapport du ministère de l’Environnement confirme qu’il n’est pas compatible avec l’Accord de Paris sur le climat. Ses principaux conseillers économiques, les économistes Philippe Aghion, Elie Cohen et Jean-Hervé Lorenzi, sont d’ailleurs des économistes orthodoxes dont les recettes libérales conduisent à sacrifier le social et l’écologie sur l’autel de la compétitivité des entreprises et du désiré retour de la croissance.

Il n’est pas étonnant qu’Emmanuel Macron, qui se présente comme l’un des inspirateurs du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), envisage alors de pérenniser le dispositif en le transformant en « allègements de charges pérennes ». Pas étonnant non plus que cette mesure se trouve aux côtés de la réduction de l’imposition des entreprises privées – l’impôt sur les sociétés passerait de 33,3 % à 25 % – comme deux des mesures clefs de ce « nouveau modèle de croissance ». Si le CICE a peut-être amélioré la compétitivité des entreprises – le CAC40 a versé en 2016 un montant record de dividendes –, rien n’indique comment ces mesures pourraient contribuer à relever les défis écologiques et sociaux.

Le nucléaire, un horizon indépassable ?

A ces deux mesures chiffrées s’ajoute bien la volonté de consacrer 30 % du « grand Plan d’investissement de 50 milliards d’euros » à la transition écologique. Mais aucune précision n’est apportée sur ce qui doit être financé, et comment. Aucune des cent mesures du programme « grand public » n’explicite d’ailleurs comment le candidat souhaiterait donner plus d’ambition aux insuffisants objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre au niveau européen et mettre en œuvre la transition énergétique à l’échelon national. L’avenir du secteur énergétique français, qu’il soit nucléaire, fossile ou renouvelable, n’apparait pas être un des éléments structurants du programme quinquennal d’Emmanuel Macron.

Sur le nucléaire, l’ancien locataire de Bercy, qui a toujours soutenu l’EPR d’Hinckley Point et les stratégies ruineuses d’EDF et Areva en mobilisant 6 milliards d’euros d’argent public pour les recapitaliser, manie d’ailleurs l’ambiguïté. « Je n’ai jamais considéré que le nucléaire était une maladie », vient-il de déclarer lors d’un meeting à Caen, refusant d’envisager une sortie progressive de l’atome [1]. Le site du candidat reprend pourtant l’objectif fixé par la loi de transition énergétique (LTE) d’un maximum de 50 % de nucléaire dans le mix électrique à l’horizon 2025, contre 75 % aujourd’hui.

Selon Greenpeace, un tel objectif impliquerait de fermer 21 à 23 réacteurs d’ici à 2023 [2]. Hormis la fermeture de Fessenheim qui doit être « confirmée », le programme – papier et web – du candidat ne donne aucun échéancier. Comme s’il était possible d’atteindre l’objectif d’un maximum de 50 % de nucléaire sans fermer de réacteurs. Et comme si fermer de si nombreux réacteurs, et les emplois qui les accompagnent, n’impliquait pas un vaste plan de reconversion industrielle, des financements adéquats et quelques précisions d’un candidat à la plus haute fonction de l’État.

Quand Macron le candidat contredit Macron le ministre

Du côté des énergies renouvelables, dont le déploiement massif nécessite d’ailleurs une planification organisée de la fermeture des centrales nucléaires, Macron prévoit de tenir les objectifs de la loi LTE (32 % du mix électrique en 2022 contre à peine 15 % aujourd’hui) en encourageant « l’investissement privé pour mobiliser 30 milliards d’euros d’investissements ». Pour cela, l’État se limitera donc à « raccourcir et simplifier les procédures », et à « focaliser les efforts de recherche et d’investissement des opérateurs sur le stockage de l’énergie et les réseaux électriques intelligents ». Un peu court.

Évoquée sur le seul site du candidat, la « sortie des énergies fossiles », lesquelles représentent toujours plus de 65 % de la consommation d’énergie finale française (et non la moitié comme il est écrit) se traduit en trois mesures concrètes : la fermeture des dernières centrales à charbon (à peine 2 à 3 % de la consommation d’énergie finale), « l’interdiction de l’exploration des gaz de schiste » et le refus de délivrer de nouveaux permis d’exploration d’hydrocarbures. Mais qui faut-il croire ? Le candidat ou le ministre qui, en septembre 2015, avait obtenu que cinq permis de recherche d’hydrocarbures soient signés (Champfolie en Seine-et-Marne, Herbsheim dans le Bas-Rhin et d’Estheria dans la Marne) ou prolongés (Bleue Lorraine en Moselle et de Juan de Nova dans les terres australes et antarctiques françaises) à la veille de la COP 21 ? D’autre part, pourquoi vouloir continuer à financer la recherche sur le sujet [3] pour des hydrocarbures qu’il ne faudrait pas exploiter ?

Pollutions, Diesel, Notre-Dame-des-Landes : tout et son contraire

De même, faut-il faire confiance au ministre qui affirmait que le diesel devait « rester au cœur de la politique industrielle française », ou bien au candidat qui veut « réduire massivement la pollution liée aux particules fines » ? Par un coup de baguette magique, le programme annonce une division par deux (pourquoi deux ?) du nombre de jours de pollution atmosphérique. A Bercy, Emmanuel Macron avait signé un accord très favorable aux sociétés autoroutières en avril 2015 et préféré libéraliser le transport par autocar là où un ministre préoccupé par la santé de ses concitoyens et les défis climatiques aurait mis tout son poids pour appuyer le développement de transports en commun locaux et une desserte ferroviaire adaptée, modernisée et moins chère.

Du flou persiste également à propos d’un des conflits emblématiques du quinquennat Hollande : l’aéroport de Notre-Dame des Landes. « Le peuple s’est exprimé, je suis pour respecter cette décision », déclare-t-il tout en précisant le lendemain qu’il souhaite nommer un médiateur qui aurait six mois pour trouver une solution. D’autres grands projets d’infrastructures de transports, bien que fortement controversés pour leurs coûts et leurs impacts sur les territoires, tels que la LGV Bordeaux-Toulouse et le Lyon-Turin seront menés à bien. Tandis que le programme du candidat ne permet pas de savoir si « le renouveau minier » qu’il promettait quand il était à Bercy, l’ayant conduit à autoriser l’extraction de sable marin en baie de Lannion en dépit de l’opposition locale, sera poursuivi.

Aie confiance...

Si le programme de 18 pages indique vouloir « placer la France en tête du combat contre les perturbateurs endocriniens », c’est en fouillant sur le site du candidat qu’on obtient des précisions : l’interdiction des perturbateurs endocriniens est conditionnée à « l’existence de solutions scientifiquement reconnues comme moins toxiques ». Autrement dit, les lobbies industriels, dont on connaît les capacités à instrumentaliser des recherches scientifiques pour faire douter de la pertinence des solutions alternatives, pourront manœuvrer en coulisses pour maintenir un statu quo injustifiable. Ce n’est guère étonnant de la part d’un candidat plus enclin à défendre les intérêts des industriels que le principe de précaution (voir notre enquête), qui souhaite poursuivre la recherche sur les OGM plutôt que fixer un objectif vraiment ambitieux de produits bio et locaux pour la restauration collective.

Difficile donc de voir dans le programme d’Emmanuel Macron ce qui pourrait justifier de présenter la transition écologique comme une priorité tant les mesures semblent manquer de précision, de cohérence entre elles et ne pas s’inscrire dans une perspective de véritable transformation. Au moment où la transition écologique s’inscrit au cœur des logiciels et des débats à gauche, comme le montrent les programmes de Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon, Emmanuel Macron et son aréopage de soutiens disparates semblent accuser un retard de plusieurs longueurs.

Maxime Combes, économiste, auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! [4]

Photo de une : Emmanuel Macron, encore ministre de l’Économie, aux côtés de Federica Mogherini, vice-présidente de la Commission européenne, lors du Forum économique mondial de Davos (source).


Notes

[1] Voir cet article du Monde
[2] Voir la note PPE : appliquer la loi de transition énergétique,juillet 2016
[3] Voir cet entretien avec le WWF
[4] Editions du Seuil, Coll. Anthropocène, octobre 2015.
Philippe Poutou, une candidature ouvrière pour 2017

Très-craint des Alpes : Charlie Castaner

Notre dépité-mémaire a reçu les félicitations de La Provence pour son poste de porte-mensonge gouvernementeur obtenu, je cite la plume servile, en récompense à "sa fidélité à Emmanuel Macron".
Joie de cette rhétorique positive qui permet de récompenser pour fidélité un acte de pur opportunisme (et une trahison du parti dit socialiste) qui vaut à Charlie Castaner de pouvoir espérer conserver son train de vie (autour de 8000 euros mensuels) et qui devrait lui permettre (sauf conscience électorale) de continuer ses démarches d'immersion en entreprises et ses marches estivales sans jamais perdre de vue le cours du marché !

Ce 6e "Très-craint des Alpes" attribué à Charlie Castaner (le petit Rhinolophe manosquin) en novembre 2016 revient sur des faits déjà anciens mais qui auraient du alerter les électeurs sur les mensonges et l'incompétence du personnage…

Charlie Pink Castaner n’aime pas l’eau et je le comprends. Moi aussi, je préfère le rouge. Mais l’eau n’est pas uniquement un besoin vital pour se rincer le gosier ou se dessécher la luette. Elle est aussi indispensable au bien-être et à la vie quotidienne (« s’astiquer sous la douche » !).

En bon socialiste, Charlie fait donc la guerre au service public… de l’eau. Qui se souvient de l’automne 2011 et du mouvement citoyen de ses administrés sur la possibilité d’un retour à une régie publique ? Et bien ce fut, niet, nada, non ! Malgré la volonté commune de se réapproprier ce bien vital, Charlie avait renvoyé avec morgue tous ces braves gens sur les roses, et il était reparti pour 12 ans avec la SEM [2] qui l’aime. Rebelote, en ce mois de mars 2016 où se jouait la délégation pour 9 ans de la gestion de l’eau d’arrosage du barrage de la Laye. Alors que l’élu de Mane et de droite, Jack Forfoot [3] prônait un retour en régie directe (va comprendre toi. Peut-être un restant de gaullisme nationaliste) et dénonçait les petites magouilles du Canal de Provence, le SIIRF de Forcalquier, sous l’impulsion des petits soldats de Charlie, Piton & Avril, reconduisait la délégation de service avec le Canal de Provence malgré une augmentation de 40% - réduite à 20% (lire La Canarde n°2 de 2016) !

Maurice Lachâtre, qui a édité Le Capital de Karl Marx, expliquait à celui-ci dans une correspondance du 4 mai 1872 que : « […] même les valeurs d’usage sans prix, comme l’eau, etc. pourraient bien un jour en avoir un, si un quelconque Rothschild décidait d’en acquérir le monopole. »

Changer l’eau en fric, c’est tout dire de l’idée que l’on se fait du bien commun !

P.S.


Notes

[1] « Petit rhinolophe » manosquin, une chauve souris locale (à lire ici et là)
[2] Société des eaux de Marseille (propriété de Véolia).
[3] Jacques Depieds, maire de Mane et président (lui aussi !) de la Communauté de communes de Haute-Provence…

Alors on a rêvé d'une campagne
« pas pareille » !

Sans fermer les yeux sur ce qui ne peut qu'inciter à aller à la pêche le dimanche. Mais en mettant en avant aussi ce qui laisse entrevoir d'autres possibles, des raisons d'espérer...


Découvrez les différents articles de ce carnet en tournant les pages vers la droite  

Et si l'on changeait le mode de scrutin ?

Les deux élections les plus importantes de la vie politique française, la présidentielle et les législatives, consistent toutes deux en un scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Or, celui-ci mesure très mal les opinions et peut faire élire un candidat autre que celui voulu par l'électorat. Quel autre mode de scrutin pourrait lui être substitué ?

Le défaut majeur du scrutin majoritaire uninominal est qu'il force l'électeur à voter pour un seul candidat alors qu'il peut également avoir une opinion sur les autres. Ce vote unique est interprété comme une adhésion à ce candidat, alors qu'il ne peut très bien s'agir que d'un vote par dépit (le moins pire), un vote utile stratégique, ou un vote de protestation (qui explique en partie les scores importants de l'extrême-droite). Tous ces votes vont être agrégés de la même manière.

Un scrutin défaillant à plusieurs égards

De façon générale, le principe d'un scrutin de ce type n'ouvre-t-il pas, par essence, la porte à la tactique et aux manipulations ? En théorie, le premier tour est censé permettre aux électeurs de se prononcer en leur âme et conscience pour leur candidat favori, et le second permet de départager les deux candidats sortis en tête du premier, ce que résume l'adage « Au premier, on choisit, au second, on élimine ». Partant de là, tout l'enjeu réel du premier tour qui devrait être de permettre aux électeurs d'exprimer leur préférence véritable est en réalité de qualifier deux candidats pour le second tour. Le scrutin majoritaire à deux tours est censé donner une légitimité majoritaire à son vainqueur. Mais celle-ci est artificielle, forcée. Il n'obtient la majorité que parce qu'il n'a plus qu'un seul candidat face à lui, et que les votes blancs et nuls ne sont scandaleusement pas comptés comme exprimés (sans même parler de l'abstention). L'objectif d'un bon mode de scrutin est qu'il soit le plus représentatif possible de l'opinion des électeurs et résistant au vote tactique voire aux manipulations.

Classer tous les candidats plutôt que de n'en choisir qu'un seul ?

Parmi les méthodes inventées par des mathématiciens et utilisées dans certains pays, on peut tout d'abord citer les méthodes de vote par classement (1), dont le vote alternatif, où les électeurs classent les candidats par ordre de préférence, comme en Irlande ou en Australie. Là où le scrutin majoritaire réduit la complexité de nos opinions sur les candidats au choix d'un seul nom, le vote alternatif permet de l'exprimer de façon plus riche puisque tous les candidats sont classés. Il ne constitue pas pour autant la méthode la plus simple pour les électeurs, car si l'on peut savoir quels sont les 2 ou 3 candidats qui plaisent le plus et le moins, il n'est pas forcément aisé de hiérarchiser une dizaine - ou plus - de candidats. Mais surtout, les modes de scrutin basés sur un classement sont sujets à des biais mathématiques importants (2) tels que la forte sensibilité du résultat à la présence ou non de certains candidats. Une manière d'échapper à cet écueil est d'avoir recours à un système ne consistant pas à classer les candidats, mais plutôt à les évaluer individuellement.

Attribuer des points pour mieux refléter notre degré d'adhésion ?

Le vote cumulatif consiste à répartir à sa guise un nombre de points donné entre les candidats (3). Mieux qu'un classement ordinal qui oblige à hiérarchiser, mais dit finalement peu sur le degré d'adhésion à chaque candidat (on peut très bien détester celui que l'on place en 2e), le vote cumulatif pourrait offrir une image beaucoup plus fine de la popularité réelle des candidats. C'est ce qu'on appelle l'expressivité du scrutin. Mais il est malheureusement très sensible au vote stratégique, certains ayant intérêt à manipuler le scrutin en mettant le maximum de points sur leur candidat, et le minimum aux autres, poussant les autres électeurs au vote utile pour compenser. Les candidats sont quant à eux encouragés dans une logique de compétition maximale, puisque chaque point amassé est un point de moins pour leurs adversaires.

Evaluer individuellement pour limiter le vote stratégique ?

Des recherches sur les systèmes alternatifs est également né le vote par approbation. Dans celui-ci les électeurs approuvent, ou non, les candidats. La mise en œuvre a le mérite de la simplicité absolue : on met autant de noms dans l'enveloppe que l'on veut, ou on les coche sur une liste. Un seul tour est nécessaire : est proclamé vainqueur celui qui a le plus de voix (4). Une variante, le vote de valeur (également appelé vote par note), permet d'en augmenter un peu l'expressivité, en élargissant l'échelle d'évaluation qui n'est plus « oui » ou « non », mais des notes (de 1 à 3 par exemple, ou avec des notes négatives, de -2 à + 2). Une amplitude trop importante (0 à 20, par exemple) renverserait les avantages de l'expressivité, puisqu'il ouvrirait de nouveau la voie au vote stratégique (« saquer » tous les candidats sauf un), sans compter que chaque électeur a son propre barème (13 peut être une note correcte pour l'un, médiocre pour un autre).

Le vote par approbation et le vote de valeur ont deux avantages majeurs. D'une, ils satisfont au critère d'indépendance, c'est-à-dire que l'ajout ou le retrait d'un candidat a peu d'impact, au regard des électeurs, sur les autres candidats. D'autre part, les stratégies clivantes perdent tout intérêt dans le vote par approbation, puisque l'adhésion que suscite un candidat peut être contrebalancée, annulée, par le rejet qu'il suscite chez d'autres électeurs.

Deux chercheurs français, Michel Balinski et Rida Laraki, ont mis au point une méthode assez similaire dans le principe à un vote par note, à la différence que les notes sont remplacées par des mentions. Dans un tel scrutin, les électeurs attribuent une mention à chaque candidat selon une échelle de valeurs à 5 ou 7 niveaux, d'excellent à : à rejeter, par exemple. On additionne pour chacun des candidats le score obtenu par chaque mention, en partant de la meilleure. La mention suscitant l'adhésion d'au moins 50 % de l'électorat - c'est-à-dire la meilleure sur laquelle s'accorde la majorité des électeurs - est la mention majoritaire du candidat. Le vainqueur est celui qui obtient la meilleure mention majoritaire. C'est ce mode de scrutin qui a été utilisé pour la primaire.org. Il aura eu le mérite de le mettre en pratique et le faire connaître.

Une photographie plus fidèle des opinions politiques de la population ?

Le vote d'approbation, le vote de valeur ainsi que le jugement majoritaire permettent aux électeurs de s'exprimer en conscience sur chacun des candidats, et donnent pour résultat une photo assez fidèle de la composition de l'opinion à leur égard. De façon plus générale, au-delà de l'opinion sur des personnes, ces modes de scrutin permettraient d'avoir un aperçu plus fin du poids et de la popularité réelle des courants politiques qui composent le paysage politique du pays, et donc d'en rebattre potentiellement les cartes (voir encadré). En revanche, comme l'expliquent des chercheurs (4), le mode de scrutin, quel qu'il soit, ne constitue jamais une méthode neutre pour désigner le vainqueur qui s'imposerait au peuple par l'évidence incontestable d'un calcul mathématique. Au contraire, le choix d'un mode de scrutin façonne la vie politique, et ses rapports de force. Il nous revient alors de décider collectivement celui qui nous parait le plus juste, le plus défendable.

Si le vote de valeur et le jugement majoritaire méritent que l'on s'y intéresse sérieusement, leur potentiel ne doit pas empêcher de rester critique vis-à-vis du principe même des élections, pierre angulaire de l'aristocratie élective dans laquelle nous nous trouvons. En revanche, l'adoption d'un de ces modes de scrutin pourrait permettre d'améliorer considérablement l'intérêt des élections dans l'hypothèse d'une refonte de nos institutions à l'issue de laquelle l'élection ne serait plus le seul mode de désignation et cohabiterait avec le tirage au sort dans la distribution des mandats et des responsabilités. En attendant, ces modes de scrutin peuvent très bien être mis en pratique à différentes échelles, dans différentes organisations, dans des situations où un vote est nécessaire, pour la prise d'une décision ou la désignation d'une personne. La démocratie ne s'applique-t-elle pas à tous les niveaux ? Associations, entreprises, conseils de quartier et citoyens, assemblées générales ont tous à gagner à s'intéresser à ces modes de scrutins alternatifs.

Nils Svanström


Des expérimentations qui donnent à réfléchir

Des expérimentations ont été menées par différents chercheurs sur le terrain ou sur internet, en marge des précédentes élections présidentielles (2002, 2007 & 2012), afin de tester certains de ces modes de scrutin alternatifs. Leurs résultats diffèrent selon le mode testé, mais remettent tous en perspective ceux des élections. Le candidat centriste et les candidats écologistes et de la gauche radicale y font de bien meilleurs scores (le premier sortant même vainqueur dans certains cas), alors que le FN, très clivant, arrive systématiquement dans les derniers.


(1) On distingue notamment les méthodes de Condorcet, de Borda, et le vote alternatif. Dans ce dernier, les électeurs classent les candidats par ordre de préférence. Lors du premier tour, le candidat qui est le moins souvent classé en tête est éliminé. Dès lors, il faut le supprimer du classement des électeurs, où tous les candidats encore en lice gagnent un rang. L'opération est renouvelée de façon à éliminer successivement les candidats jusqu'au dernier, qui est donc le vainqueur.

(2) Parmi lesquels on peut citer le paradoxe d'Arrow, selon lequel le retrait ou l'élimination d'un candidat mineur est susceptible de changer le classement des autres, et donc le vainqueur. Mais aussi le paradoxe de Condorcet : un candidat A peut être préféré à B, qui est préféré à C... qui est préféré à A. Le théorème d'impossibilité d'Arrow démontre qu'aucun scrutin par classement n'échappe à ces deux paradoxes (ni ne répond à une troisième propriété que nous ne détaillons pas ici).

(3) Avec éventuellement un minimum ou maximum de points pouvant être attribués à un même candidat.

(4) Baujard Antoinette, Gavrel Frédéric, Igersheim Herrade, Laslier Jean-François, Lebon Isabelle, « Vote par approbation, vote par note. Une expérimentation lors de l'élection présidentielle du 22 avril 2012 », Revue économique, 2/2013 (Vol. 64), p. 345-356.

De Chrysalide en Archipel, les prémices d’une vague citoyenne

À l’approche des élections présidentielle et législatives, de nombreux mouvements citoyens ont bien l’intention de peser dans le débat public. S'ils sont tous différents, ils s’accordent sur le fait de refuser les logiques de partis pour proposer aux citoyens de réinvestir directement le champ politique. L’enjeu est désormais de créer une dynamique commune pour peser davantage et acquérir plus de visibilité.

Quatorze candidats à la présidentielle avaient reçu une invitation à se rendre à la Chrysalide Citoyenne, une rencontre initiée par Sud-Alsace Transition un week-end de février. Son objectif était de réunir celles et ceux qui « se reconnaissent dans une démarche de promotion de la démocratie réelle et du pouvoir citoyen ». Plusieurs mouvements et collectifs engagés sur ces questions se sont donc retrouvés dans la Maison de la Citoyenneté de Kingersheim, une petite commune près de Mulhouse.

Le spectre était plutôt large, la liste des invités comprenait Benoit Hamon, Yannick Jadot, Jean-Luc Mélenchon, ou encore Jean Lassalle. Finalement, seuls quatre candidats ont fait le déplacement. Charlotte Marchandise, qui a gagné LaPrimaire.org (une primaire ouverte à tous organisée sur Internet), et Jean-Marc Fortané, qui l’a perdue, mais « ne peut se résoudre à laisser tomber », sont restés les deux jours. Antoine Waechter, candidat des Verts à l’élection présidentielle de 1988 représentant aujourd’hui le Mouvement écologiste indépendant, a fait une brève apparition le dimanche. Quant à Rama Yade, ex-secrétaire du gouvernement Sarkozy, venue samedi pour promouvoir sa nouvelle formation « La France qui ose », elle semblait un peu égarée et n’a pas dit grand-chose. Alexandre Jardin, auteur et candidat « bleu blanc zèbre », est excusé, absent pour raisons personnelles. Le mouvement 100 %, la « force éco-citoyenne », soutenue par Francis Lalanne et Jean Lassalle, et qui a déjà établi la liste de l’ensemble des candidats aux législatives sur l’ensemble des 577 circonscriptions, est aussi représenté malgré les critiques qu’il agrège. Outre ces désignations qui paraissent un peu floues, ses détracteurs lui reprochent un financement par le controversé homme d’affaires Jean-Marc Governatori, co-secrétaire national de l’Alliance écologiste indépendante.

Nos égaux, leurs égos

« On fait le constat qu’il existe maintenant une multitude de mouvements autour de la citoyenneté et qu’il était opportun de les mettre autour de la même table », introduit Philippe Kuhn, membre de l’organisation ainsi que des Colibris. Le mouvement fondé par Pierre Rabhi ne défend aucun candidat, mais a rédigé un appel signé par plusieurs personnalités pour « compter les voix de tous ceux qui aspirent à remettre l’écologie et l’humain au cœur des préoccupations politiques ». Pour l’heure, ce week-end de travail a pour objectif « de faire émerger quelque chose, d’initier des actions ou des intentions communes ». Certains font référence à un sondage qui donnerait jusqu’à 39 % d’intention de votes à un candidat citoyen aux prochaines présidentielles[1]. Le rêve aurait donc été de rassembler plusieurs invités autour du principe d’une candidature citoyenne unique en mai 2017.

Mais parmi les candidats présents, personne n’est encore vraiment prêt à s’effacer pour un autre. Ici aussi, l’égo semble primer sur la nécessité de se mettre en retrait pour favoriser un projet commun. Un porte-parole de Rama Yade évoque, avec emphase, la nécessité d’une candidature « crédible, capable de faire le poids face à Trump, Poutine et Al-Assad ». La critique du manque de notoriété de ses adversaires est à peine sous-entendue. Chez les partisans d’Alexandre Jardin, les « faizeux », certains admettent que le côté candidat auto-proclamé est un inconvénient, mais son succès, notamment sur les réseaux sociaux, plaide en sa faveur. Du côté de l’équipe de Charlotte Marchandise, l’idée d’une seule candidature citoyenne a du sens, mais avant de renoncer à la sienne, « il faudrait consulter les 33.000 internautes qui ont voté pour elle », assure son chargé de campagne, qui rappelle que parmi toutes les candidatures (plus de 70 personnes en février ont indiqué vouloir se présenter à la présidentielle), celle de Charlotte Marchandise est à ses yeux la plus légitime, car la seule à avoir été soumise à un processus de désignation citoyenne.

Montée par deux personnes qui indiquent dans leur manifeste ne plus accepter « la confiscation systématique des élections présidentielles par les partis politiques traditionnels », la première phase de LaPrimaire.org a été organisée entre avril et juillet 2016. Tout citoyen éligible a pu se porter volontaire, ou être proposé comme candidat. Plus de 1.300 personnes ont concouru, dont 215 volontaires. Seize d’entre eux ont obtenu les 500 soutiens citoyens nécessaires à la qualification. Ils ont alors pu proposer leur programme, et un premier vote a fait émerger cinq finalistes en octobre. C’est finalement Charlotte Marchandise, formatrice de métier et adjointe à la mairie de Rennes, qui est sortie vainqueure de cette élection.

Les trois points principaux de son programme sont l’instauration d’un revenu de base, une transition énergétique et économique et, comme beaucoup de partisans d’une amélioration démocratique, la mise en place une constituante, c’est-à-dire d'une assemblée chargée de modifier la constitution. « J’ai le sentiment que notre enjeu majeur, c’est la démocratie. On parle de reprendre le pouvoir, de dégager les politiques professionnels, de sortir du système de corruption, etc. C’est un message plus compréhensible qu’un message partisan. Il ne faut pas que seul le FN profite du ras-le-bol, il faut proposer une voie qui ne soit ni le rejet ni le repli, il faut avoir des propositions et non pas une opposition. Les citoyens doivent se rassembler autour d’objectifs réalisables », affirme-t-elle.

Label démocratique

La promesse d’organiser une constituante est partagée par le candidat Super Châtaigne, qui n’est pas venu à la Chrysalide. Le super héros ardéchois s’est fait connaître sur Internet avec ses actions filmées contre les manifestations de « ce monde qui ne tourne pas rond ». Pour le justicier masqué aussi, « notre problème est avant tout démocratique, ce n’est pas une question de droite ou de gauche ». Sa mission : « déboguer le système. Tout le monde y a intérêt, sauf les glands, à savoir ceux qui gardent tout le pouvoir ». Mais que ce soit avec une cape ou une étiquette citoyenne, la perspective de remporter la présidentielle, ou même seulement de réunir les 500 signatures, n’est pas une sinécure. L’essentiel est ailleurs, à rechercher dans les prémices de cette reliance que beaucoup évoquent, cette construction d’une force commune capable de porter d’une manière cohérente et plus forte ce désir de refondation démocratique.


Super Chataigne

Le collectif de La Belle Démocratie est au cœur de ces préoccupations. Une semaine avant la rencontre de Kingersheim, il avait réuni une dizaine de mouvements citoyens à Marseille, dont Charlotte Marchandise et Super Châtaigne. Mais La Belle Démocratie souhaite s’inscrire dans une démarche de plus long terme que l'échéance présidentielle. « On appelle à la constitution d’assemblées locales autonomes sur différents bassins de vie. Ce serait un moyen pour la population de se forger des outils politiques. Il n’y aurait pas de programme pré-établi et on pourrait confronter des idées sur différents sujets », indique Daniel Le Scornet, l’un des initiateurs. Le groupe, qui puise ses origines dans l’expérience de Saillans, veut être suffisamment mûr pour les municipales de 2020. Il se prépare également en vue des législatives de juin 2017, puisque deux assemblées locales ont déjà été montées en Ardèche pour l’occasion. Il entend aussi être l’un des moteurs de cette reliance, avec l’idée lancée d’un « archipel citoyen » capable de réunir des mouvements différents.

MaVoix est l’un d’eux. Ce mouvement citoyen s’est fait connaître après une première expérimentation à Strasbourg lors des législatives de mai 2016. Une offre d’emploi de député avait été postée sur les réseaux sociaux et 16 personnes y ont répondu. Pour participer au tirage au sort déterminant le candidat, il fallait suivre une formation civique et valider des cours en ligne sur le fonctionnement des institutions. Pour éviter au maximum la personnification, le candidat a été choisi la veille de la date limite du dépôt des candidatures. La campagne s’est presque résumée au collage des affiches électorales, qui, avec un effet miroir et le slogan « Qui me représente le mieux ? », invitaient à voter #MaVoix pour finalement voter pour soi. Le candidat a frôlé les 5 %. L’idée est qu’une fois élu, le député ne fasse qu’appliquer les décisions des consultations ouvertes à tous sur Internet. Si plusieurs députés sont élus, ils reporteront proportionnellement les résultats du vote en ligne. Une cinquantaine de candidats MaVoix devraient se présenter aux prochaines législatives.

Dans la même mouvance, À nous la démocratie revendique une dizaine de candidats citoyens aux législatives, « pour dire que la politique n’est pas un métier », explique Mariette Valiergue, présente également à Marseille. Ceux-ci ont été choisis après un appel à candidatures, dont la condition pour postuler était de porter les six propositions[2] du mouvement « pour lever les blocages au sein des institutions qui empêchent l’accès et l’inclusion des paroles publiques ». On pourrait aussi citer La Relève Citoyenne, fondée en majorité par des déçus de Nouvelle Donne, et dont l’objectif est « de faire émerger et accompagner des candidats et des collectifs sur tous les territoires à chaque scrutin », ou encore le Parti du Vote Blanc, qui milite pour une réelle prise en compte de celui-ci, etc.

Hacker le système

Isabelle Attard, députée du Clavados, et Charlotte Marchandise, LaPrimaire.org

Pour formaliser la naissance de l’archipel citoyen et son horizon électoral, La Belle Démocratie avait conclu son week-end marseillais par une conférence de presse. Sur scène, il y avait notamment Isabelle Attard, élue députée du Calvados en 2012 sous l’étiquette des Verts et investie par le Parti Socialiste en vertu d’un accord électoral. Après avoir quitté son parti pour Nouvelle Donne, qu’elle quitte également en 2015, elle se dit aujourd’hui « en transition », et souhaite accomplir un dernier mandat pour « pousser la participation citoyenne le plus loin possible ». Il y avait aussi Nathalie Perrin-Gilbert, maire du 1er arrondissement de Lyon et représentante du Gram, le groupe de réflexion et d’action métropolitaines. Elle fut élue en s’alliant au Front de Gauche, mais compte porter sa candidature aux législatives uniquement avec le Gram. Ces candidatures, tout comme celles de Rama Yade, Jean Lassalle, Alexandre Jardin ou autres aux présidentielles, ne font pas l’unanimité au sein de la galaxie citoyenne. Aucune d’entre elles ne pourrait d’ailleurs bénéficier du Label de Haute Qualité Démocratique porté par La Belle Démocratie. Il ne permet aucun cumul, exige une transparence intégrale, pas de programme ni de candidat prédéfini (élaboré et choisi par les habitants dans les assemblées locales), pas d’alliances ni de soutien d’aucun parti et pas de consignes de vote.

La seule formation politique qui participe à La Belle Démocratie est le Parti Pirate. « Après le terrorisme, la mise en place de l’état d’urgence et la montée du FN aux régionales, on avait l’impression que tout pouvait basculer rapidement. On voulait trouver des alliés pour lutter contre la mise en place d’un possible État policier », indique Thomas Watanabe-Vermorel, son porte-parole. Le Parti Pirate est international ; il existe en France depuis 2009 et défend les libertés fondamentales et numériques. Il a aussi intégré dans son programme la défense et le renforcement de la démocratie. Thomas prône la complémentarité des démarches et souligne l’intérêt stratégique des partis politiques, qui « ont des avantages tactiques et fiscaux. » En effet, seul un parti politique officiel peut prétendre aux aides publiques réservées au fonctionnement de la vie politique. Les frais de campagnes peuvent être remboursés et le parti reçoit un peu plus d’un euro par voix aux législatives si ses candidats font plus de 1 % dans au moins 50 circonscriptions. Les partis politiques sont aussi financés en fonction du nombre de représentants à l’Assemblée nationale, pour un montant de 37.500€ annuels par tête.

La tentation est donc grande de vouloir hacker un peu le système pour détourner des fonds qui ne bénéficient actuellement qu’aux grosses formations. Avec La Belle Démocratie, le Parti Pirate a finalisé un accord à Marseille pour créer La Caisse Claire, un groupement politique qui permettra à quelques formations de s’y affilier pour recevoir cet argent. L’adhésion se fera par cooptation. Cette orientation a fait grincer les dents de quelques-uns, qui redoutent une éventuelle brouille du message délivré par des mouvements construits en opposition aux partis politiques classiques. Mais La Caisse Claire apparaît comme un outil très important, qui permettra sûrement de consolider la dynamique commune lors des prochaines législatives. Ces élections seront le premier vrai test pour les mouvements qui veulent ouvrir une brèche démocratique dans le jeu électoral. La très grande diversité de ces mouvements citoyens constituent leur richesse, mais aussi l’une de leurs faiblesses.

Guillaume Clerc, pour Lutopik


1. Sondage OpinionWay réalisé en novembre 2016 pour le mouvement 100 % auprès d’un échantillon de 1055 personnes.

2. Assurer le renouvellement de la représentation politique, lutter contre le parachutage, remplacer le Sénat par une chambre des Français établie par tirage au sort, rendre le gouvernement responsable devant le peuple et créer un « 49.4 », rendre possible le référendum d’initiative, et établir une justice impartiale pour les responsables politiques.

Ces mouvements citoyens qui veulent renouveler la démocratie

Pour pallier la déception des Français à l’égard des institutions, de nombreux mouvements politiques entendent revitaliser la démocratie en remettant le citoyen en son cœur. Le phénomène témoigne d’une volonté de changement. Reporterre fait l’inventaire de toutes les initiatives.

« Nous sommes ceux que nous attendons. » C’est le slogan du mouvement #MaVoix, qui vise à proposer des candidatures citoyennes aux législatives. Une manière d’enterrer le concept d’homme providentiel cher à la Ve République. Personne ne viendra vous sauver, alors engagez-vous et tentez de faire bouger les lignes, voilà ce que disent #MaVoix et nombre d’organes protéiformes, parmi lesquels Nuit debout, Stades citoyens, MaPresidentielle.fr, Les Jours heureux, Le Chant des colibris… Leur point commun : vouloir recréer de l’adhésion au politique en partant de son unité, le citoyen.

Tous partent du constat que la politique s’est éloignée des gens. « 99 % des jeunes pensent que les politiques sont corrompus, se lamente Charlotte Marchandise, la candidate issue de la primaire citoyenne de MaPrimaire.org. Il y a vraiment une urgence démocratique face à ce rejet des partis. J’ai moi-même reçu des parrainages d’élus Les Républicains qui me disent qu’ils ont honte de ce qu’il se passe. »

Pour répondre à ce dégoût, « moraliser » la vie politique devient impératif. Sur MaPresidentielle.fr, une plateforme qui collecte les propositions de tout un chacun en vue de la présidentielle, Maxime, le cofondateur du site, compte « environ 70 % de propositions liées à la gouvernance ». « Les gens ne veulent plus de cumul des mandats ni de cumul des indemnités », analyse-t-il.

Chacun a son remède à la crise démocratique. Les Jours heureux, collectif de plusieurs associations inspirées du programme du Conseil national de la Résistance, met en tête de gondole la nécessité d’une nouvelle Constitution et la création d’un fonds pour une démocratie citoyenne. À Nuit debout, on se concentre sur une proposition : la création d’un « jury citoyen », chargé de rendre des avis sur diverses politiques. « On va demander à tous les candidats de s’engager à convoquer une assemblée tirée au sort après les élections. Un temps de débat public médiatisé, articulé à des assemblées locales, ça serait la manière la plus intelligente et démocratique d’aborder la politique », explique Matthieu, qui confie que le mouvement réfléchit déjà avec des universitaires à comment lancer de tels jurys.

« Recréer du vivre ensemble, de la solidarité »

Être d’accord sur la manière de mieux gouverner, c’est bien, mais proposer des solutions, c’est mieux. Et sur ce point, tous s’accordent sur une idée : faire remonter au niveau national les initiatives qui marchent au niveau local. « Les gens ne veulent plus forcément qu’on fasse pour eux, mais demandent d’activer des leviers pour pouvoir agir, créer plus de circuits courts, plus de fermes bio, plus de monnaies locales », détaille Mathieu Labonne, directeur du Mouvement colibris. L’association a lancé son « appel pour le monde de demain », qui vise à rassembler le plus largement autour des valeurs d’écologie et de solidarité, celles prônées par le film Demain, réalisé par Cyril Dion, cofondateur des Colibris. D’ici à l’élection présidentielle, une tournée de 6 dates est organisée dans toute la France, avec pour but de faire émerger ces solutions, de débattre — sans oublier le plaisir, avec des concerts d’artistes « compagnons de route », comme Matthieu Chédid, Dominique A, Tété ou Tryo.

Réunion de #MaVoix le 10 janvier, à Paris.

Même volonté de partager les choses qui marchent au cœur du mouvement d’Alexandre Jardin, Bleu blanc Zèbre. Le site partage des « bouquets de solutions » sur toutes les thématiques, du logement à l’emploi en passant par l’environnement, sorte de catalogue des bonnes idées souvent mises en place par des associations à l’échelle des territoires. Car, selon Charlotte Marchandise, « quand on travaille au niveau local, les divisions idéologiques n’entrent pas en ligne de compte ».

Le risque ? Se retrouver dans une posture attrape-tout à la Emmanuel Macron. « On retrouve cela chez lui, cette idée de dire que les bonnes idées ne sont ni de droite ni de gauche, note Christian Le Bart, politologue spécialisé dans les questions de participation politique. Faire la critique du caractère stérile de l’opposition droite-gauche, c’est vieux comme la démocratie. Et aujourd’hui, cette tendance se retrouve assez massivement dans un contexte de déclin des grandes idéologies. Le socialisme, le libéralisme… ça n’excite plus grand monde ! »

Mais même s’ils ne le revendiquent pas, force est de constater que ces mouvements se situent plutôt à gauche de l’échiquier politique, avec un accent constant mis sur l’écologie et la solidarité. « L’intérêt de ces démarches, c’est de sortir du gros million de personnes qui partagent ces valeurs, en passant à une écologie plus positive, pour recréer du vivre-ensemble, de la solidarité », détaille Mathieu Labonne, du Mouvement colibris.

Chaque mouvement a sa manière de porter ce renouveau démocratique

Vu de loin, on aurait presque l’impression que tous ces mouvements se font concurrence dans leur volonté de porter la parole des « vraies gens ». Mais ce qui ressort de notre enquête, c’est qu’ils sont tous en contact les uns avec les autres. Les mesures de Jours heureux ont été votées par une cinquantaine d’associations parmi lesquelles Nuit debout, les Colibris… De même, Charlotte Marchandise assure être en lien avec les Colibris et les Jours heureux. « On participe d’un même élan, d’un même printemps citoyen, et on est évidemment en coopération », explique la candidate de MaPrimaire.org. Des temps de rassemblement sont même prévus, comme Stades citoyens, qui vise à réunir tous ces collectifs pour une agora géante au Stade de France le 22 avril.

Charlotte Marchandise à l’IEP de Grenoble.

Pour Mathieu Labonne, cette dynamique de coopération est inédite. « Précédemment, il y avait la tentation de se rassembler à plein pour porter un projet commun. Mais ça ne marche pas très bien parce que chaque mouvement a sa raison d’être. Plutôt que de faire ça, on travaille beaucoup plus en mode archipel, on crée des ponts avec les autres associations. On ne converge plus vers un projet commun, mais vers un champ lexical avec des valeurs d’écologie et de solidarité. C’est quelque chose de nouveau, de plus décentralisé. Comme dans une symphonie où tout le monde peut jouer sa partition. »

À l’approche de la présidentielle, chaque mouvement a sa manière de porter ce renouveau démocratique. Il y a ceux qui choisissent d’interpeller les candidats pour qu’ils prennent en compte cette parole citoyenne : Nuit debout, avec son idée de Jury populaire, ou encore les Jours heureux, qui incitent les candidats à se positionner sur ses 25 mesures. « On voudrait faire ce qu’a réussi le Conseil national de la Résistance, c’est-à-dire faire changer de trajectoire un pays, mettre une pression positive sur les candidats », assure Martin Rieussec, porte-parole du mouvement. De même, MaPresidentielle.fr aimerait aussi amener les candidats à se situer par rapport aux mesures les plus suivies sur le site. « Si nous sommes quelques dizaines de milliers, ils ne pourront pas faire autrement que de jouer le jeu », espère Maxime, le cofondateur.

Et puis, il y a ceux qui souhaitent passer à la vitesse supérieure, en faisant émerger de nouvelles têtes. Charlotte Marchandise a été la première, pour la présidentielle. À son tour, elle s’engage à soutenir pour les législatives les candidatures citoyennes, et, pourquoi pas, celles de # MaVoix. Christian Le Bart, politologue spécialiste des questions de participation politique, note cette « effervescence citoyenne », « signe de bonne santé de notre démocratie ». Mais il se montre sceptique quant à la capacité de ces candidatures citoyennes de faire bouger les lignes. « Déjà, il y a le filtre des institutions qui va entraver ces tentatives de renouvellement, ne serait-ce que via le système des parrainages pour la présidentielle », avance le politologue. De fait, Charlotte Marchandise a bien du mal à réunir 500 parrainages — seuls 7 ont déjà été validés par le Conseil constitutionnel.

« Un véritable intérêt pour tous ces mouvements citoyens »

« Et puis, il y a un deuxième filtre, plus pervers, c’est que les électeurs eux-mêmes ne sont pas tant que ça désireux de faire élire des gens qui leur ressemblent et qui sont à l’extérieur du système politique. De ce point de vue, les électeurs sont schizophrènes. Si les barons locaux font des mandats de 30 ans, c’est aussi parce que les électeurs votent pour eux », explique le politologue.

#MaVoix aux Halles, à Paris, en février.

Le dernier défi de ces mouvements, c’est aussi la question de la participation populaire, de savoir comment dépasser l’entre-soi de militants associatifs, pour toucher le citoyen lambda. « On a à cœur d’aller aussi dans les banlieues, ou dans les villages ruraux aux alentours des grandes villes. Et les gens sont hypercontents qu’on soit là. Ils se disent : “Pour une fois, peut-être qu’on va être entendu” », raconte Charlotte Marchandise. « Il faut aussi donner envie d’en être, en montrant que c’est heureux à vivre. François Ruffin, quand il dit “on n’a pas l’argent, mais on a le nombre”, c’est le message qu’il faut faire passer », abonde Martin Rieussec, des Jours heureux.

Dans un sens, le pari est sans doute déjà gagné. Le sociologue Antoine Bevort, qui mesure l’audience des sites de ces mouvements, constate « un véritable intérêt pour tous ces mouvements citoyens ». « Ils ne se situent pas trop mal par rapport aux autres sites de partis, surtout avec une présence médiatique beaucoup plus faible. » Une dynamique sur laquelle il faudrait capitaliser pour la poursuivre au-delà des élections, selon Mathieu Labonne. « Le changement de société, de toute façon, va se faire. Ce devoir de pédagogie, on veut le poursuivre dans la durée », conclut-il. Et même si leurs candidats ou leurs idées ne sont pas pris en compte aux élections, c’est au moins le symbole que quelque chose de fort est en train de se dérouler sur le plan démocratique.


INVENTAIRE NON EXHAUSTIF DES INITIATIVES CITOYENNES POUR RENOUVELER LA DÉMOCRATIE

#MaVoix aux Halles, à Paris, en février.

Les mouvements « généralistes » :

Les Jours heureux ;
Le Chant des colibris ;
Changeons de voie, l’appel d’Edgar Morin ;
CitoyenS.

Les mouvements « à candidats » :

Alexandre Jardin, Bleu blanc Zèbre et Les Citoyens (pour les législatives) ;
LaPrimaire.org et Charlotte Marchandise ;
#MaVoix ;
Nous citoyens ;
Stéphane Guyot, le candidat des « citoyens du Vote blanc » ;
Mouvement 100 % ;
Super Châtaigne.

Les mouvements « à projets » :

Nuit debout, pour la création de Jurys citoyens ;
Stades citoyens, pour des agoras géantes dans les stades ;
MaPresidentielle.fr, pour un positionnement des candidats sur des mesures proposées par des citoyens ;
Association pour une constituante, pour une nouvelle Constitution.
We are ready now, pour mettre en avant les solutions.

 

Martin Cadoret pour Reporterre


Photos :

. chapô : Nuit debout (© Nuit debout)
. Charlotte Marchandise : © LaPrimaire.org
. #MaVoix à Paris : © MaVoie / Flickr. Les photos de #MaVoix viennent de leur album Flickr.
Abstention à la marche !

Face au spectacle donné par les partis traditionnels, pendant que certains militent pour qu'on se détourne des urnes, d'autres rêvent de faire de la politique autrement. Pas simple...

A en croire le site web Lundi matin et un bouquin anonyme paru à La Découverte, la présidentielle (comme la guerre de Troie ?) n'aura pas lieu. En attendant, fleurissent en ce moment d'étranges affiches : « Boycott 2017 ! » Le slogan ? « Nos voix ne rentrent pas dans leurs urnes. » Le visuel ? Une urne qui brûle. Comme l'explique « Gus », jeune cariste n'ayant jamais voté de sa vie : « C'est né au moment de la loi "Travail". On s'est demandé comment prolonger la mobilisation. Or, face à la montée du fascisme, ce n'est pas en votant que l'on changera les choses. Mais uniquement en s'inscrivant dans un processus révolutionnaire. »

Et celui qui avait 10 ans en 2002 de nous assurer n'avoir eu que de « bons » retours. Même son de cloche de Pierre, de la Fédération anarchiste, ayant organisé, début mars à Marseille, un débat intitulé « Pourquoi ne pas voter ? » : « On a eu très peu de réactions négatives. Personne ou presque, pour nous parler du 21 avril. Sinon pour nous dire que, cette fois, ils ne se feront pas avoir. Le discours abstentionniste s'est libéré. Notamment avec la loi " Travail ", mesure qui était l'inverse de ce que Hollande avait promis. On n'est pas forcément contre le vote. On a même des camarades capables de se mobiliser localement face à un risque FN. Mais les gens ne veulent plus signer de chèque en blanc. »

Au-delà, il y a la recherche tous azimuts d'alternatives. En témoigne le défilé des « petits » candidats. Comme l'écrivain Alexandre Jardin passé le 4 mars par la cité phocéenne. Ou, un peu plus tôt, Charlotte Marchandise, lauréate de la primaire citoyenne (laprimaire.org). Lorsqu'on lui rappelle qu'auparavant, elle a été élue à Rennes, elle réplique : « Cela signifie simplement qu'il faut un petit peu d'expérience. » Mais aussi 500 parrainages, ce qu'elle n'a pas obtenu.

De fait, ceux qui voudraient faire de la politique « autrement » ne sont pas aussi « vierges » qu'on pourrait le penser. Comme la liste Une vie décente à Avignon menée par Lydie Mallet et Philippe Jaffré, duo atypique soutenu par le NPA et qui s'est rencontré à Nuit debout. Si la première se dit « un peu anar » au point de n'avoir tenu que « trois mois au NPA et 3 ans au PG », son colistier, lui, a été jusqu'en 2002 élu municipal (PCF) à Saint-Denis.

« Il faut en finir avec l'idée que la politique, c'est quelque chose de forcément sale, rétorque le duo. On n'est pas les candidats du NPA ni de Nuit debout mais de voir des gens se réunir dans la rue pour discuter politique, ça nous a donné envie de sauter le pas. Et puis, c'est bien connu, si tu ne t'occupes pas de politique, la politique s'occupera de toi. Même si ce n'est pas toujours facile. Mais c'est comme tout engagement. Quand on demande sur Facebook des vélos pour les réfugiés accueillis à Carpentras, on se fait insulter pendant une semaine ! » Une pression pas toujours facile à gérer, comme pour cette sympathisante de La France Insoumise, qui, après que son nom ait été un peu vite dévoilé comme candidate aux législatives sur Marseille, a préféré, a-t-on appris auprès de son entourage, jeter l'éponge.

Du côté de la Belle Démocratie, « archipel » de mouvements citoyens qui s'est lancé en février à Marseille et qui vise explicitement le « coup d'après » (les législatives et les municipales), on n'est pas né de la dernière pluie. En témoigne la mise en place de la « caisse claire », un outil de mutualisation des financements publics pour permettre de faire campagne. Mais aussi, parmi les animateurs, au-delà de l'ancien patron de la salle militante marseillaise le Point de Bascule François Pecqueur (qui, en 2007, s'est occupé de la campagne de José Bové), une ex du PS, Nathalie Perrin-Gilbert, maire de secteur à Lyon ou la députée écolo du Calvados Isabelle Attard.

Même au Parti Pirate, on n'a pas affaire à des novices. Certes, Delphine et Hélène, qui viennent de lancer la section Paca, doivent encore lire leurs notes pour leur « première interview ». Elles n'en ont pas moins fait partie du « staff de campagne de Christophe Castaner aux régionales. Mais, quand on a vu Paris lui intimer l'ordre de se retirer, au mépris de tout le travail réalisé, ça nous a dégoûtées des partis ». Ce ne sont malgré tout pas des « professionnelles de la politique » puisqu'elles sont... « fonctionnaires de police » !

Et, malgré la mise à disposition de « kits de campagne » en ligne (www.gerermacampagne.org), elles doivent faire face au manque de militants (une vingtaine sur la région) et de moyens, le « PP » évaluant le budget minimum pour une campagne à « 3000 euros ». Sans parler des esprits chagrins qui, non contents de grincer en voyant les « pirates » avoir déposé le nom de leur parti auprès de l'Inpi, l'Institut national de la propriété intellectuelle, raillent la démocratie interne au sein d'une formation où, malgré les outils mis en place, les orientations pour les élections ont été adoptées début 2017 par une grosse cinquantaine d'adhérents sur les 400 convoqués. Encore un effort, camarades !

Sébastien Boistel, Ravi 150 (avril 2017)

Pour leur foutre au cul un peuple président !

Dans ce numéro (Novembre 2016) sur les primaires (et les primates), nous interrogeons un candidat à l’élection présidentielle de 2017 qui propose de sortir de la logique des partis et d’un système qui écrase tous les débats au profit d’une cuisine électorale de plus en plus indigeste.

Daniel Adam vit depuis une quinzaine d’années dans les Alpes-de-Haute-Provence où il est régulièrement « sollicité comme militant des Droits de l’Homme [et] connu principalement par celles et ceux qui sont “dans la merde” ». Originaire de l’Est de la France, il est né en 1948 dans la vallée de l’Orne à Moyeuvre-Grande (57) dans une famille ouvrière et se définit comme un autodidacte. Après une carrière de consultant en économie de la santé, qu’il doit abandonner au début des années 1990 suite à un « accident de la vie », il reprend des études en philosophie du droit tout en continuant de s’engager bénévolement comme jurisconsulte en droit du Travail et dans des associations comme la Ligue des Droits de l’homme.

Nous l’avons rencontré pour lui poser quelques questions canardeuses sur cette drôle d’idée : se présenter à l’élection pestilentielle [1].

La Canarde sauvage : Comment un libertaire peut-il présenter sa candidature à une élection présidentielle comme un acte citoyen ?

Daniel Adam : Pour consacrer le citoyen, Robespierre et les Jacobins ont instauré le suffrage universel direct en 1792. Condorcet et Sieyès estimaient que « si tous les Français devaient cesser d’être des sujets pour devenir des citoyens, certains citoyens devaient être toutefois plus citoyens que d’autres ». C’est ce qui a fait dire à Coluche : « Les hommes naissent libres et égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ». Est un piège à cons toute élection qui permet d’exclure le peuple des décisions politiques.

Citoyen, mon engagement militant repose sur l’affirmation qu’un homme en vaut un autre. Libertaire, je réponds à la question : comment, à partir de soi, lever l’interdit politique qui pèse sur le peuple ?

LCS : Cette candidature se fait sans le soutien d’aucun parti mais s’accompagne de la création d’un mouvement intitulé « Le Peuple président ». Quels sont les objectifs de cette candidature et de cette organisation ? Quelle est ta définition du mot peuple ?

DA : Le peuple n’est pas un agrégat d’individus définis par un territoire. Historiquement, il est « lié » par un processus de domination, le pouvoir d’État (et ses appareils idéologiques) et de résistance à cette domination [2]. Ne peut donc « se dire du peuple » qui veut, et surtout pas la « brune » du FN !
Le Peuple président participe d’une vague citoyenne qui, comme Nuit Debout, cherche des modalités d’action sur lesquelles elle aura collectivement une prise directe plutôt que d’être ramenée individuellement vers une plage devenue machine à voter.
Le Peuple président est une façon de dire NON au reflux de cette vague. Et NON à la femme ou l’homme providentiel s’autodéclarant « candidat naturel ».

LCS : Quel est le fonctionnement du mouvement « Le Peuple président », son financement ?

DA : L’engagement dans ce mouvement commence par une exigence vis-à-vis de soi-même, une sorte de vigilance. Puis, la phase collective s’opère par sédimentation : chacune et chacun y vit à son rythme et selon ses besoins du « moment ». Seule l’action détermine l’organisation. Quand une situation réclame une compétence particulière, celle ou celui qui la possède en assume la responsabilité. Tout écrit est soumis à l’avis d’un premier cercle : treize personnes à majorité féminine.
Si une décision est requise, la proposition est soumise au Comité 2017 : 47 personnes dont les âges s’étalent de 24 à 81 ans. Actuellement, j’assume seul le préfinancement de la campagne et il n’est pas question de solliciter de la thune auprès de plus « pauvre » que moi [3].

LCS : Seuls trois candidats à ma connaissance (Poutou pour le NPA, Mélenchon et toi), ont le projet de mettre en place une constituante. Peux-tu nous en dire plus sur cette initiative ?

DA : Le peuple a bien d’autres soucis que la constituante : loyer, enfants, boulot, etc. Mais changer les règles est nécessaire pour batir la maison du peuple. On n’érige pas les murs d’une nouvelle maison sans sonder ses fondations. Le Conseil constitutionnel limite les possibilités de révision, soit par l’article 89 (accord des chambres après celui du Gouvernement), soit par l’article 11 (voie référendaire). En conséquence, une révision totale ne peut être décidée qu’en recourant au référendum.
Si la prérogative de créer une Assemblée constituante appartient au peuple, rien n’oblige juridiquement ses représentants à respecter sa volonté ! Aujourd’hui, une fois élu, un député tient son mandat de la nation et il n’a pas d’ordre ni d’instruction à recevoir de ses électeurs [4].
Pour sortir de ce piège à cons, il faut d’abord réformer le Code électoral, puisque le vote blanc, acte positif au sens du droit, est du même poids électoral qu’un vote nul ou que l’abstention, négatifs juridiquement.

LCS : Poutou et Mélenchon affirment que s’ils sont élus, ils supprimeront la fonction présidentielle, quel est ton engagement sur cette question ?

DA : Il faut aussi supprimer l’État bureaucratique et militaire, et surtout se méfier de soi-même, tant le pouvoir peut rendre « cinglé ». Poutou, Mélenchon ou Adam ne sont pas à l’abri d’une disjonction entre penser et agir. D’où la nécessité d’instituer des contre-pouvoirs, comme le remplacement du Sénat par l’Assemblée citoyenne, que propose notre camarade Louis Peretz [5]. En la matière, la Commune de Paris fait référence.

LCS : Les médias considérent les « petits candidats » comme faire valoir d’une démocratie qui porte bien mal son nom. Quelle est ta stratégie vis-à-vis de ce quatrième pouvoir capable par ex. de propulser un Macron ou un Hulot en tête de gondole mais infoutu de donner la parole et le pouvoir politique au peuple ?

DA : L’État est selon Marx le résultat de la lutte des classes. Mais il ne se réduit pas à son appareil répressif et s’appuie également sur un certain nombres d’institutions servantes de la « société civile » dont les médias font partie. Ceux-ci fonctionnent essentiellement à l’idéologie, même s’ils pratiquent aussi la violence par l’autocensure. Nous n’avons pas d’autre choix stratégique que d’en tenir compte mais je me suis promis comme candidat de ne pas y perdre trop de temps…

LCS : Tu sembles, en bon connaisseur des institutions, faire une large part à la démolition de niches antidémocratiques (suppression de l’ENA, de Polytechnique, de Science Po, du Sénat, etc.) mais sur le plan social quelle stratégie est imaginée afin de donner au peuple du pouvoir sur la vie politique et sur sa vie quotidienne tout court ?

DA : L’état de fait de la situation sociale est accablant pour notre État de droit. Il faut partir de cette occultation, et non du monde des idées, pour renforcer et développer le pouvoir du peuple là où il est : sur des territoires concrets et dans des activités qui impliquent l’entraide et l’association et que nous aimons investir et défendre. C’est le seul endroit où notre présence au monde a encore un poids, conscient de lui-même, car politiquement partagé. D’où mon éloge de la proximité.

LCS : Selon les mauvais augures de la presse et des sondages, le second tour de l’élection présidentielle opposera 2 candidats de droite voire d’extrême droite qui représenteront au total moins de 40 % des inscrits. Penses-tu que les abstentionnistes péseront sur la vie politique ou bien, comme Coluche, que si le vote pouvait changer quelque chose, il serait interdit ?

DA : Chacun sait que les sondages sont directement corrélés aux temps de parole et aux commentaires journalistiques dont les candidats bénéficient dans les médias. L’élection présidentielle favorise le bipartisme et la personnalisation du débat public. En conséquence, seule la compétition en vue du second tour oriente la présentation du premier.
Alors que la sincérité du scrutin est un principe constitutionnel, les règles de cette élection encouragent le vote utile et l’abstention, au détriment du vote blanc. Le résultat c’est qu’il ne reflète pas la volonté du corps électoral. Ce constat signe l’urgence d’une réforme du Code électoral. Quel intérêt peut avoir, pour un joueur, un jeu dont les règles ne lui permettent pas de s’exprimer ?

LCS : L’absence de gouvernement ou de pouvoir (on l’a vu en Belgique en 2010-2011), n’a que peu d’incidence pratique dans la vie quotidienne. Est-il raisonnable de continuer à entretenir des institutions censées nous représenter plutôt que de laisser s’épanouir d’autres formes de vie politiques qui privilégient, l’association, l’autonomie, l’autogestion, le consensus, l’entraide, etc. ?

DA : Le capitalisme survit tant que les conditions de l’extorsion de la plus-value sont préservées pour l’accumulation. Lui non plus n’a pas eu à souffrir de cette absence de gouvernement en Belgique. Toutefois, le Belge est sujet quand le Français est citoyen. C’est la preuve que, même avec un singe comme roi, les appareils idéologiques de l’État et son pouvoir répressif peuvent mener la danse de l’argent, sur leur tempo.

LCS : Quels sont les arguments et les soutiens du « Peuple président » pour sortir d’une crise politique qui pourrait durer éternellement et pour convaincre les citoyens de mordre la vie (politique) à pleine dents ?

DA : Depuis près de 40 ans sévit une consensuelle politique de mondialisation du capitalisme : l’ultra libéralisme. Elle s’exprime par une mise en concurrence des populations, une casse sociale généralisée, des délocalisations de « savoir-faire » et un nivellement par le bas des salaires et des standards sociaux. La mise à sac des droits du peuple a été gérée par des « partis de gouvernement », à « droite » comme à « gauche ». Cette décadence du politique se traduit par une pauvreté et une précarité croissantes, 9 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, plus d’un million de jeunes ne sont « ni dans l’éducation, ni dans l’emploi, ni en formation », l’ouvrier, le paysan, l’artisan, le commerçant vivent dans la souffrance au travail quand le chômeur est enfermé dans l’inactivité. Le présent est un cauchemar et l’avenir un rêve !
Contre la logique de la productivité et ses conséquences sur nos institutions et notre économie, la raison nous commande de ne plus sacraliser le chiffre et le rendement, mais de raisonner en termes de besoin et de dignité. Aux rapports d’autorité, nous préférons ceux basés sur le respect et l’entraide. Ce renversement des normes (l’être humain est la priorité) est le seul de nature à subordonner la concurrence du « marché » et le financement public à des objectifs sociaux. La santé, l’éducation et l’environnement alimentaire, y compris l’eau, deviendront ainsi la main gauche de l’État social.
Affirmer la priorité de l’être humain, c’est élargir les horizons du possible en une indispensable utopie, tout en s’inscrivant dans un avenir qui pourrait être différent et un présent partageable.
Mais pour cela, il faut que le peuple soit président et se débarrasse des politicards, des nuisibles et des parasites [6].

Propos recueillis par La Canardeuse


Notes

[1] La candidature de Daniel Adam a été déposée en novembre 2014 auprès du Conseil constitutionnel suite aux élections municipales du printemps 2014.
[2] Selon la définition qu’en donne l’historien Gérard Noiriel dans un livre à paraître en mars 2017 aux éditions Agone Une histoire populaire de la France du XIVe siècle à nos jours.
[3] Le financement de cette campagne et les revenus de Daniel Adam peuvent être consultés sur le site du Peuple président.
[4] C’est ainsi, au nom de l’intérêt nazional et contre les communes, que Charlie Castaner a défendu en juillet 2014 à l’Assemblée nationale une loi d’amnistie empêchant les communes de se retourner en justice contre la banque Dexia et ses emprunts toxiques dont les intérêts représentent parfois jusqu’à 20% de la somme empruntée. Lire La Canarde, n°0 de 2015.
[5] http://www.citoyenreferent.fr
[6] Si vous voulez en savoir plus, renseignez-vous sur le site internet du Peuple président : http://www.le-peuple-president.fr

« Ingouvernables », en quête d'un idéal politique

À l’approche de l’élection présidentielle, le mouvement « Ingouvernable », d’inspiration anarchiste, remet en cause la démocratie électorale et le vote « comme seul horizon ». Outre des appels à « saboter » la prochaine échéance électorale, il revendique aussi la création de lieux libres et autogérés.

« 2017 n’aura pas lieu ». Avec ce mot d’ordre, le mouvement « Ingouvernable » développe depuis plusieurs mois une critique radicale du système électoral. La première rencontre « Génération ingouvernable » a eu lieu un week-end à Paris fin janvier, et d’autres assemblées et comités ont été organisés, notamment à Lyon et Nantes. Informel, ce courant regroupe principalement des militant-e-s, inscrit-e-s ou pas dans des partis, des libertaires, des autonomes, des habitants des ZAD et d’autres lieux squattés, des participant-e-s de Nuit Debout, etc. Beaucoup se réfèrent aussi aux cortèges de tête, qui s’élançaient au-devant des syndicats pendant les manifestations contre la Loi travail. La plupart sont plutôt jeunes, mais le terme "génération" a fait débat, certains pensant que la question de l'âge n'est pas ce qui les rassemble. La ligne du mouvement est claire : dénoncer la mascarade des élections. Cette position n’est pas nouvelle, mais semble prendre une tournure particulière avec la campagne présidentielle 2017.

Au sein de « Génération Ingouvernable », le rejet et la défiance envers le personnel politique se matérialisent par des appels à « saboter » l’élection. Plusieurs idées d’actions sont proposées_: manifestations pendant les meetings et le soir du premier tour, « enfarinages » de candidats, appels à bloquer l’accès aux bureaux de vote. « Il ne faut pas culpabiliser ceux qui veulent aller voter, mais dépasser l’illusion que ce n’est que par un vote que l’on peut avoir une activité politique », ont rappelé plusieurs participants au week-end parisien. Au sein du mouvement, la question du vote blanc est aussi débattue. Pour certains, il peut servir à « montrer que l’on n’est pas d’accord » et pourrait entraîner une annulation de l’élection si les bulletins blancs sont majoritaires. Pour ceux qui sont contre le principe même des élections, le vote blanc participe à les cautionner. Derrière ces divergences, une idée commune : « destituer » le pouvoir en place. Mais peu de réponses sont apportées sur ce qui pourrait le remplacer. Pour un participant, « ce n’est pas le moment des propositions. Il faut viser la suspension, libérer les choses. »

Pour un confédéralisme démocratique

La réunion nantaise fut l’occasion de définir cette « ingouvernabilité ». « Être ingouvernable n’est pas une identité politique, mais une attitude, une idée collective à un moment donné », estime un militant. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes est largement prise comme exemple pour illustrer la notion de « territoire ingouvernable » qu’il conviendrait de développer, sur le modèle de la Commune de Paris. Selon un habitant de la ZAD présent à l’assemblée, l’expérience menée sur cette zone prouve qu’il est possible « de faire sécession, arracher des territoires, ouvrir des espaces... »

Cette reprise en main du pouvoir au niveau local pourrait rappeler le municipalisme libertaire théorisé par Murray Bookchin, un auteur américain du 20e siècle. Ce projet politique et social est basé sur un confédéralisme démocratique, composé de communes et municipalités libres et autogérées. Il promeut la démocratie directe décentralisée qui agirait, selon Bookchin, comme un « contre-pouvoir capable de placer en contrepoint à l’État centralisé des assemblées et des institutions confédérales »[1]. Concrètement, il s’agit de favoriser une organisation sociale à l’échelon local avec des assemblées de citoyens autonomes prenant les décisions pour la communauté. Les problématiques concernant un cadre plus large que la commune sont discutées au niveau régional, voire confédéral.

Ce modèle est aussi revendiqué par le mouvement kurde qui milite pour son indépendance au Moyen-Orient. À la mort de Bookchin en 2006, et sous l’impulsion de son leader Abdullah Öcalan qui correspondait avec l’auteur américain, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) initie la construction d’un municipalisme libertaire dans la région du Rojava (Kurdistan syrien, au nord-est de la Syrie) où les Kurdes ont proclamé leur autonomie en 2012. Le Rojava dispose de sa propre administration depuis 2013 et s’est doté, l’année suivante, d’une Constitution[2]. Cette reprise en main du pouvoir sur un territoire défini est également mise en œuvre depuis 1994 par les Zapatistes au Chiapas (Mexique), avec la création de municipalités et régions autonomes. Des expériences de vie collective, d’autonomie politique et d’affranchissement du pouvoir central qui inspirent les tenants d’une vie « ingouvernable ».

Clément Barraud, pour Lutopik


[1]
[2]

En voir plus sur le portail de Basta!
A Propos

La Coordination Permanente des Médias Libres & Médias Citoyens

La coordination permanente des médias libres est née en 2014, en marge des rencontres des médias libres et du journalisme de résistance, à Meymac, en Corrèze, et regroupent une soixante de membres : journaux « pas pareils », radios associatives, télés libres, pirates du web, adeptes du participatif, de l'éducation aux médias, estimant qu'une autre information est possible et qu'une autre manière de la faire aussi. En parallèle, « Médias Citoyens » est un réseau, initialement né en Rhône-Alpes et qui, depuis, s'est également structuré en Provence-Alpes Côtes d'Azur dont le but, en fédérant le « tiers secteur médiatique », est, pour ses différents membres, d'apprendre à mieux se connaître pour mieux se faire connaître et à mieux s'entendre pour mieux se faire entendre.

Malgré des modes de fonctionnement, des pratiques, des lignes, des statuts et des objets différents, ces médias se retrouvent dans l'idée qu'un média ne saurait se résumer à la production d'information et qu'il a éminemment une place dans la cité, ne serait-ce que par l'organisation et l'animation de débats, par l'éducation aux médias ou par la dimension participative d'un journalisme participatif qui donne de la voix aux sans-voix.

Après s'être penché lors de la Cop 21 sur le « greenwashing », le « tiers secteur médiatique » a décidé de porter un autre regard sur les élections.

Si ce site est gratuit et son contenu le fruit d'un travail bénévole, il ne faudrait pas oublier que la production d'information, si elle n'a pas de prix, a un coût, celui du temps et des compétences mis en œuvre.


Merci aux illustrateurs :

• Trax : trax.revolublog.com
• Xenoïde : kipsek.over-blog.fr

-------

Graphisme et développement web par Side Ways, la websérie itinérante